BE PRESENT : Elle a lu « Scandales » pour vous ! Gaëlle Moudio Ndédi

Il faut avoir une bonne dose de quelque chose d’inhabituel, d’anticonformiste pour décider d’écrire un ouvrage et de l’appeler « Scandales ». Appelez-le comme il vous plaira, courage, cran, audace, ou même tout autre mot qu’on appliquerait plus naturellement aux hommes. Le Pr Viviane Ondoua Biwole que je rencontre pour la première fois, soit dit en passant, devrait je crois, être d’ailleurs habituée désormais à ses qualificatifs au vu de ses travaux précédents, notamment « au secours je suis un patron » dont le titre n’est pas le moins expressif du monde.

Scandales, éléments casuistique pour une viabilité organisationnelle au Cameroun, assume par sa forme ce statut d’ouvrage couillu passez-moi l’expression, avec sa première de couverture noire de jais, barrée du mot scandale au pluriel écrit rouge brillant. De gros caractères de lettres coupées en deux, disons même carrément accidentées. Le reste écrit en caractères plus discrets et de couleur blanche, laisse à ce mot principal toute la place  et toute la force pour scandaleusement agripper l’attention et se faire remarquer.

L’introduction de cet essai de 224 pages, qui n’en fait que 10, sert d’éclaireur et de fondation pour permettre au lecteur de mieux saisir le monde dans lequel il entre en ouvrant cette couverture noire. Très technique et explicatif ce prologue peut en effet sembler rébarbatif.

Le professeur Viviane Ondoua Biwole entraîne ses lecteurs dans un monde scabreux qui est celui des scandales. Scandales à la camerounaise. Et Dieu sait que nous en avons connu des scandales sur la place publique camerounaise ces dernières décennies. A tel point qu’on se demande si les gens peuvent encore être choqués. Triés sur le volet, l’auteure en a retenu 11, qu’elle a présenté en 11 chapitres rangés dans 5 groupes par ordre d’affinité. Des affaires familières au commun des camerounais, revisitées dans une langue simple et clair, avec des références à foison.

Des affaires décryptées à la lumière essentiellement du traitement de la presse écrite et éventuellement quelques entretiens supplémentaires. C’est dire donc que le Pr Ondoua Biwole qui développe merveilleusement la théorie des choix publics qui stipule que l’intérêt général prôné par les politiques est un leurre ; et que tout acteur poursuit son intérêt personnel, fait confiance aux journalistes pour rendre à peu près fidèlement le fond des affaires, en toute bonne foi. Pourtant, sans vouloir offenser mes confrères et la profession de journaliste que j’exerce, les scandales qui ont mis la presse et des journalistes sur la sellette au Cameroun, pour rester sous nos latitudes, sont suffisamment nombreux pour tout au moins susciter la méfiance…

La première affaire qui ouvre le livre et qui se classe naturellement dans le premier groupe intitulé « Gouvernance des entreprises » est l’affaire chantier naval et industriel du Cameroun et sa coordination administrative. Qui ne se souvient de ce Directeur Général nommé à la tête du chantier naval et qui refusait de prendre fonction? On vient alors de mettre un terme à la gestion de ce fleuron national par les coréens et nombreux sont ceux qui se réjouissent que l’entreprise revienne enfin dans le giron des nationaux. Un imbroglio impressionnant entre M. Bayiha Bernard qui refuse de prendre fonction, le ministre de tutelle Robert Nkili qui confirme qu’il est bien le titulaire du poste, et Adolphe Moudiki, l’administrateur directeur général de la SNH,  le principal actionnaire du chantier naval qui freine des 4 fers. Le lecteur fait le tour complet des faits en mode flashback, avec force détails, chiffres et références, parfois même des anecdotes dont on sait que la presse est friande. Ondoua Biwole prend tout en compte, même les rumeurs, avant de dépouiller les éléments, et mettre en lumière le point de vue de chacun pour éclairer le nœud de l’affaire, la pomme de discorde en ce qu’elle nomme les divergences. Puis le prof convoque une théorie qui va servir de grille de lecture de l’affaire avant de clôturer par les discussions. Point dans lequel se fait l’analyse des faiblesses détectés chaque organisation passée au crible.

Et enfin viennent les suggestions. Plus foisonnantes dans affaires que dans d’autres. Selon ce même format, On suivra donc la chercheuse dans les couloirs de la CNPS pour décrypter le conflit social qui y oppose le directeur général de cette entreprise sociale et son ministre de tutelle le ministre du travail et de la sécurité sociale Grégoire Owona au sujet des élections des délégués du personnel à la CNPS. Le DG ayant exclu un syndicat du jeu démocratique, le plus influent selon toute vraisemblance, l’affaire avait fait grand bruit.

On suivra la prof, également dans les dédales de l’IRIC pour parler des listes d’admission dans cette école prestigieuse qui avait affiché et changé 2 listes de suite en l’espace de quelques heures en 2015. Avec des étudiants admis en tête de listes recalés quelques heures après sur la deuxième liste. Une affaire incroyable qui avait secoué la république et nécessité l’intervention du président de la république himself pour éteindre le feu. Ainsi sur 224 pages, le lecteur va passer un bon moment dans la tanière des lions indomptables ou trois affaires différentes l’emmènent inlassablement. Entre l’affaire Eto’o – Boney Philipe, la débâcle des lions à la coupe du monde Brésil 2014 et le retrait de la CAN 2019 au Cameroun, le lecteur de scandale passe un long moment dans la tanière qui est de toute façon un nid de scandales depuis plus de 30 ans. L’œil critique pourrait y voir une envie racoleuse ou populiste de donner aux peuple du sang, entendez ces petites histoires croustillantes ou scabreuses dont sont friands les lecteurs et qui ne manquent pas dans la tanière.

Le milieu judiciaire n’est pas en reste. On va aller dans le cœur de l’affaire de l’incarcération d’un ministre en fonction, plus connu comme l’affaire Bapes Bapes – ou encore l’affaire des prisonniers dits de luxe décédés en prison, notamment à Kondengui. L’essayiste y parle pêle-mêle d’Henri Engoulou, Bibi Ngota le journaliste, de Me Michel Mekiage, André Boto à Ngon, Dieudonné Angoula… Des morts qui choquent l’opinion parce que souvent, les détenus sont encore en détention provisoire au moment du décès, alors qu’ils séjournent depuis des années parfois derrière les barreaux.

Chaque affaire est traitée minutieusement, et des pistes de solutions proposées.

Si Ces 11 affaires ont quelque chose en commun, c’est bien le conflit managérial. Il revient malheureusement bien trop souvent que les rapports entre la tutelle administrative et les organisations fonctionnent trop mal, je ne devrais dire ne fonctionne pas. La communication laisse à désirer, et les batailles de pouvoir et d’ego prennent malheureusement trop souvent le dessus. De ce fait, certaines lumières apportées par l’essai peuvent apparaître bien banales. C’est le cas dans l’affaire de la CAN retirée, ou l’auteur relève qu’une diplomatie proactive dès les premiers signes de l’hostilité évoquée  du Président Ahmad envers le Cameroun au lendemain du départ du doyen Issa Ayatou, aurait évité bien des crasses au Cameroun et même à l’Afrique. Les deux mêmement humilié devant la face du monde a l’annonce de cette infâme nouvelle de retrait ce terrible 30 novembre 2018.

Dans l’affaire de l’IRIC, où on s’offre le luxe de faire quelque détour à l’ENAM ou les problèmes similaires se posent à l’entrée, l’analyse du prof Ondoua Biwole l’a conduit à proposer un dispositif urgent relativement transparent de contrôle après tous les concours et d’en rendre compte publiquement. Ceci donne envie de lui poser cette question simpliste pour faire le moins : sommes-nous dans une république ou l’on a l’habitude du compte rendu public ?

La question de la double nationalité traitée dans l’affaire des élections à la SOCAM au chapitre 6 et la question de l’équilibre régional au chapitre 5 auront été des moments de pur bonheur de lecture. L’auteur là et ailleurs a montré qu’elle n’a pas peur d’appuyer là où ça fait mal. Et c’est presque naturellement qu’elle pointe l’origine des différentes vulnérabilités qui conduisent à ces scandales dans les diverses organisations camerounaises. Si j’ai été ravie, je dodelinais de la tête sur les responsabilités établies, je ne cacherai pas que j’ai tiqué lorsque j’ai lu que les institutions fortes viendraient à bout des problèmes quelques que soit le niveau d’honnête des acteurs. Mais le plaisir de la lecture n’est pas parti. Et les quelques coquilles notées, parce que j’en ai noté, ne sont pas de nature à altérer le plaisir que j’ai pris à lire cet essai qui se laisse lire comme un roman journalistique fleuve. Entre théories techniques, détails fouillés, elle a bien entendu Karl Marx qui disait en son temps: « les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières; il faut désormais le transformer ». Elle apporte des pierres dans cet océan de critiques vaines pour construire; ne se contentant pas de critiquer, l’essayiste franchi la barrière, en montrant les pistes à explorer pour soigner les plaies de nos organisations, afin que comme cela se fait dans le monde de l’aviation, ces scandales objet d’opprobre, de honte et d’échecs répétitifs, qui peuvent apparaître comme des malédictions, deviennent de merveilleux cadeaux pour aider à avancer, pour améliorer le fonctionnement de notre société.

Par Gaëlle Moudio Ndédi

Douala, le 10 octobre 2019.

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