CORONAVIRUS : L’IMPÉRATIF CONFINEMENT !

L’évidence du confinement « légal » au Cameroun n’est qu’une question de temps, qu’il s’agisse du confinement partiel, de l’auto confinement ou du confinement total. C’est d’ailleurs  sans encadrement légal et contraignant (circulaire, arrêté, décret ou loi) que l’on observe le confinement pour les élèves et étudiants, pour le sport, pour les églises, chapelles et mosquées. Il est également vécu un confinement en demi-journée pour les alimentations, bars, café et restaurants à partir de 18h. Dans les administrations et les entités publiques, chaque responsable régule les flux tenant compte des 13 règles instruites par le Gouvernement le 17 mars. La banque SCB Cameroun vient d’aménager ses horaires de travail « en raison des mesures adoptées par le gouvernement pour la lutte contre le covid-19 » passant d’une journée de 8h30 à 17h à une journée de 9h à 15h. Soit une journée de 8h30 à une journée de 6h consacrant ainsi 2 heures par jour au confinement, à compter du 13 avril 2020. Dans les faits il y a bien confinement partiel. Bien que les contrôles ne soient pas systématiques, la police veille au respect de la fermeture des commerces à 18h, au respect des distances sociales dans les taxis ou dans les agences de transport. De même, le ministre de la santé dans ses différentes prises de parole insiste sur l’importance de rester chez soi le plus possible sauf en cas d’extrême nécessité.

Il est demandé de se confiner mais il n’est pas interdit de sortir. Il s’agit donc des dispositions d’autodiscipline et de responsabilité individuelle avec une faible intervention coercitive de l’Etat. Ce dernier a retenu une stratégie de riposte visant peut être l’immunité collective ? Implicitement c’est ce qui transparaît. Je reste convaincue (espérant que l’avenir ne me donne pas raison) que cette stratégie est inefficace pour notre pays pour au moins deux raisons : l’expérience peu réussie d’autres pays qui ont opté pour l’immunité collective ; l’argument affiché de la fragilité de l’économie camerounaise essentiellement informelle n’est pas convainquant.

  1. L’immunité collective : une stratégie inadaptée au Cameroun

L’immunité collective est le nom attribuée à la stratégie qui consiste à éviter le confinement total ou partiel officiellement décrété par l’Etat, à sensibiliser sur les gestes barrières et à militer pour le dépistage massif avec un aménagement des espaces d’accueil des contaminés du coronavirus. Parmi les pays Asiatique et Européens qui ont connu l’épidémie plus tôt qu’en Afrique, cette stratégie est marginale. Elle a été retenue par certains pays (Suède et Corée du Sud en l’occurrence). En Suède, malgré les résultats jugés satisfaisants la stratégie a été abandonnée. La principale raison est le rythme important de propagation du virus. La stratégie du confinement s’est alors imposée. Les autres pays ont adopté le confinement sans hésitation (Chine, Allemagne, USA, France, Rwanda, Sénégal, Côte d’Ivoire).  Deux commentaires se dégagent de ces constats.

Pour le premier commentaire, il apparaît que les pays adoptent des stratégies au regard de l’expérience des pays ayant connu les effets de la pandémie plus tôt. La maitrise du déploiement du virus s’améliore au fil du temps. Dans ce contexte, il semble que le virus ne circule pas, ce sont les humains qui se baladent avec le virus et le transmettent aux autres. Il s’agit d’une réalité pour l’instant consensuelle. A ce sujet, le confinement présente l’avantage de rompre les contacts et de couper la propagation du virus. Les pays qui l’on expérimenté nous enseignent qu’il faut au moins deux mois, en plus du déploiement de la prise en charge sanitaire pour juguler la pandémie ; les pertes en vies humaines sont alors de l’ordre de 2 à 3% des personnes contaminées. Si ce chiffres en valeur relative est négligeable en valeur réelle il peut s’avérer énorme, 10 000 ; 50 000 voire 100 000 et au-delà pour tous les pays. Si tout le monde semble convaincu par cette évidence les contraintes liées à cette stratégie semblent justifier les hésitations d’un confinement légal (partiel ou total) au Cameroun.

Le deuxième commentaire est que les pays ayant retenu la stratégie de l’immunité collective ont par ailleurs massivement investi sur les structures sanitaires d’accueil des malades du Covid-19 (réanimation et achat des respirateurs) et sur les tests massifs. Ces investissements compensent une partie des coûts induits par le confinement et les risques économiques liés. Le « rétropédalage » de la Suède qui décide d’examiner la possibilité du confinement pourrait témoigner des limites de cette stratégie. Quoiqu’il en soit, les cas de la Grande Bretagne, de l’Italie et des USA nous enseignent que cette stratégie est plus efficace quand elle est appliquée au début de la pandémie alors que les contaminations communautaires de masse ne sont pas encore une réalité. Les dépistages massifs liés à la stratégie d’immunité collective permettent alors une prise en charge rapide des contaminés et surtout une prise en charge systématique et non par grappe.

Au Cameroun, le confinement est fortement suggéré mais pas obligatoire. Bien que la pandémie soit entrée dans sa phase 2 avec comme caractéristique principale la contamination communautaire, la stratégie de riposte exclut le confinement et privilégie le dépistage dit massif. Les consignes gouvernementales du 9 avril sont claires :

« La généralisation du port du masque à compter du 13 avril 2020, dans tous les espaces ouverts au public ; la production locale des médicaments et tests de dépistage, des masques de protection et des gels hydro-alcooliques ; la mise sur pied des centres spécialisés de traitements des patients atteints du Covid-19 dans tous les chefs-lieux de région ; l’intensification de la campagne de dépistages ; l’intensification de la campagne de sensibilisation dans les zones urbaines et rurales »

 Les arguments avancés par certains décideurs publics et certains experts est qu’il est difficile de retenir la stratégie du confinement « légal » pour des raisons économiques et de vulnérabilité des familles. Ces arguments sonnent ne reposent visiblement sur aucune étude. En effet, à quoi ça sert de confiner la nuit (fermeture des commerces à partir de 18h) et pas le jour ? Une étude nous a-t-elle démontré qu’il y a plus de contamination la nuit que le jour ou que les recettes sont importantes le jour et moins la nuit ? Par ailleurs, la déclaration spéciale du Premier Ministre du 09 avril rappelle que les activités essentielles de l’économie doivent se poursuivre dans le strict respect des directives du 17 mars 2020 et du respect des gestes barrières édictées par l’OMS. Il convient alors sans doute d’indiquer ces activités essentielles ; ce d’autant que celles relevant de l’éducation (école, université) sont suspendues dans la modalité d’activités réalisées en présentielle. En l’absence d’une déclinaison claire des activités essentielles, il revient à chaque employeur le soin d’apprécier la situation et d’opter pour le confinement ou pas de ses employés. Cette flexibilité, qui relève d’un mode de gouvernance connu au Cameroun (tolérance administrative dans certains cas) pourrait donner lieu à des contentieux divers avec le fisc, les impôts ou les travailleurs). Les mesures économiques spécifiques sont en étude a précisé le Premier ministre dans sa déclaration du 09 avril. Certains experts légitiment l’hésitation pour le confinement par la fragilité de notre économie dominée par l’économie informelle.

2.  Le doigt accusateur sur l’économie informelle : un faux argument

Le temps viendra où nous allons parler des « fausses vérités » du coronavirus. Il y en a qui seront fausses parce que relevant de la mauvaise foi ou de l’ignorance et d’autres qui vont s’avérer fausses à la suite d’expérimentations ; le virus n’étant pas encore bien maîtrisé. Mais avant, accordez moi le risque de me tromper de bonne foi : l’argument de la fragilité de l’économie informelle comme raison justifiant la peur du confinement ne me semble pas fondé. Trois arguments justifient ma conviction.

Le premier argument est que la pandémie du coronavirus entraînera une récession dans tous les pays quelle que soit les stratégies retenues. Dans les pays riches où l’économie formelle est dominante, il y aura récession et des pertes d’emplois sont importantes. Donc, le caractère informel ou formel de l’économie ne protège aucun pays de la récession. En France au premier semestre 2020, le PIB est de – 6% ;  un taux inégalé depuis 1945. En Afrique la récession est également annoncée à – 0,8% si la crise ne dure que 3 mois en Chine ou -1,1% si elle dure 4 mois. Le deuxième 2 scénario est désormais le plus plausible, elle sera de -1,1%[1]. Donc, dans tous les cas, l’économie de tous les pays se trouvera déstructurée. D’ailleurs avec quoi allons-nous entretenir notre économie informelle si les frontières d’autres pays restent fermées pendant 3 mois ? Nous savons tous que notre économie informelle est entretenue par des transactions avec d’autres pays. Les flux financiers y relatifs sont approvisionnés de partout dans le monde. C’est donc une économie qui ne peut prospérer en pure autarcie. A mon avis, c’est la myopie décisionnelle qui nous empêche d’explorer d’autres pistes d’action.

Le choix du confinement n’est pas opposable à la protection de l’économie informelle mais à la reconnaissance de la primauté de la vie sur tout autre chose ! D’ailleurs, çà aurait pu être l’occasion de booster certains secteurs de textiles (fabrication des masques en tissus à grande échelle avec une commande publique conséquente) ou industriels (demander aux fabricants de plastique de fabriques tous les objets en plastique nécessaires pour les hôpitaux, je pense aux blouses en plastiques, aux gants, aux récipients, aux seringues, etc…). Certains secteurs formels et informels connaîtront d’énormes difficultés ; c’est aussi l’opportunité de booster d’autres secteurs par compensation.

Le deuxième argument est que le pays a une mémoire et des habitudes de confinement. Son histoire politique lui a déjà imposé des confinements alors appelés « villes mortes ». Certes il s’agissait d’attitude d’incivisme mais dont l’héritage cognitive n’est pas à renier. Les camerounais sont donc capables de confinement dont le principal impact est le changement de mode de vie. Les ajustements qu’ils opèrent leur permettent de fonctionner au ralenti mais de fonctionner tout de même. Ce qui est indispensable pour freiner la propagation du virus.

Le troisième argument qui justifie ma conviction du confinement est que la réussite de la riposte contre le coronavirus repose sur la solidarité. En effet, aucun pays même pas les USA ne peut s’en sortir seul. C’est donc moins la protection de l’économie informelle mais plus le levier de la solidarité qu’il vaut mieux actionner. Il faut alors compter sur tous les leviers de la solidarité à toutes les échelles. A l’échelle mondiale, continentale et sous régionale et à l’échelle nationale. Aucune action de solidarité n’est négligeable. Les avis souvent évoqués relèvent de l’incapacité de l’Etat à offrir de quoi vivre à toutes les personnes vulnérables. C’est déjà vrai en l’absence de pandémie, c’est encore plus vrai pendant la pandémie. De mon point de vue, c’est un argument peu crédible. L’autre argument est que cette décision va créer des crises sociales. En l’absence de la pandémie nous gérons une crise sociale qui dure déjà 3 ans. Là encore la cause n’est pas la pandémie. Toutefois, les recherches démontrent qu’en situations de pandémies (comme ce fut le cas lors de la crise d’Ebola en Guinée), les crises sociales sont inévitables. C’est normal, ce n’est pas une partie de plaisir ! Ce qui nécessite que des dispositions soient prises pour en limiter les effets.

En définitive, la peur du confinement « légal » témoigne de notre faible capacité à organiser une chaîne de solidarité à l’échelle nationale et sous régionale. La solidarité engagée au niveau du fonds de solidarité initié par le Chef de l’Etat est une bonne initiative mais elle peut être complétée par d’autres initiatives de grandes ampleurs mobilisant les organisations humanitaires ou des ONG dont les missions peuvent exceptionnellement être orientées vers les besoins sanitaires et alimentaires. Les négociations au plan continental et mondial se font selon certains critères diplomatiques et commerciaux qui nécessitent des flexibilités. Là encore il faut souhaiter que les arguments  de soutenabilité financière, de capacité d’endettement ou de mal gouvernance nous soient opposés. Les accords y relatifs doivent être envisagés dans la perspective de la solidarité humaine. La réflexion doit donc porter sur les différents mécanismes à mobiliser dans le cadre de la solidarité nationale et internationale. L’idée d’une étude sur l’évaluation du potentiel de solidarité du Cameroun n’est pas impertinente.

Qu’on se le dise sincèrement, le coronavirus va faire des ravages. Personne ne sait à cette date s’il fera partie des victimes ou pas. Nous pouvons encore sauver des vies. Jusqu’à présent, tous les pays qui se sont retrouvés à la phase de contamination communautaire ont été obligés d’appliquer le confinement. Il ne me semble pas que nous ayons vraiment le choix. Dans ces circonstances, le temps est une variable décisive. Combien de temps allons-nous encore attendre ? A quoi ça sert de sauver l’école si tous les parents arrivaient à décéder du coronavirus ? Allons-nous avoir un une République d’orphelins ? A quoi ça sert de laisser les marchés aussi achalandés si les principaux pourvoyeurs d’aliments meurent du coronavirus? Au fond combien de morts sommes-nous prêts à assumer ? Il est vrai, si l’on s’en tient aux résultats de la médecine disponibles, que 80% de contaminés ne mourront pas, mais la perte d’une seule vie suffit pour engager des actions fortes.

Qu’il s’agisse de la solution du confinement « légal » ou de l’immunité collective, chaque stratégie s’accompagne de contraintes. Aucune étude économique n’a encore été réalisée qui démontre qu’il est moins coûteux d’appliquer l’immunité collective ou le confinement. Le coût ici se réfère aux dépenses financières, aux pertes en vies humaines, aux investissements dans le domaine de la santé (consommables, outils et infrastructures nécessaires), aux coûts immatériels dont la réputation et la confiance, entre autres. En l’absence d’une telle étude, les opinions ou intuitions avancées par les uns pour retenir le confinement et par les autres pour l’immunité collective l’emportent sur la décision. Si au plan moral on peut se satisfaire du confinement qui vise à protéger les vies et à limiter les décès, au plan économique il conviendrait de mener une étude qui permette de comparer les deux stratégies. Pour l’instant, les arguments avancés au Cameroun pour éviter le confinement légal me semble peu convaincants et la stratégie d’immunité collective me paraît inappropriée.

[1] Rapport de l’Union Africaine sur les impacts socio-économiques du coronavirus publié en avril 2020.

Un commentaire

  1. Merci pour cette contribution courageise au débat. Les autorités camerounaises semblent comme d’habitude compter sur l’effet favorable du temps. Malheureusement, comme le prouve l’expèrience américaine, avec le coronavirus, le retard dans la prise des décisions a des conséquences désastreuses sur le contrôle de la pandémie.

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