CORONAVIRUS : CONFINEMENT ET RÉALITÉS AFRICAINES

Confinement, plus qu’un concept, il s’agit de l’une des barrières efficaces au coronavirus, au regard de son mode de contamination. En effet, tous semblent unanimes (ce qui est rare), politiciens, scientifiques, hommes d’églises, athées, chercheurs : c’est le brassage entre personnes qui augmente le nombre de contaminations. Par conséquent, le nombre de morts pourrait diminuer si les déplacements sont réduits. En attendant le traitement et plus tard le vaccin, le confinement semble alors être l’une des conditions de l’arrêt de la propagation du virus. On parle des cas importés, de la contamination communautaire, autant de concepts qui présentent l’évolution de la propagation du virus porté par les Hommes qui se le partagent au contact.

Si tout le monde est d’avis que le confinement est nécessaire, la mise en œuvre de cette action divise l’opinion selon qu’on convoque la primauté de la vie, la condition économique des Etats ou l’indispensable priorité sanitaire. Le cas de certains pays pauvres est souvent considéré comme délicat au regard de la fragilité de leurs économies, de leur système sanitaire et de l’absence des filets sociaux solides. Cette réalité est valable à des degrés divers pour les pays africains qui par ailleurs disposent de spécificités faiblement mises à contribution pour le confinement. Quelles sont les réalités africaines qui pourraient aider à soutenir la décision du confinement partiel ou total de la population ? Pour répondre à cette question rappelons au préalable quelques certitudes et incertitudes dévoilées jusqu’à présent par la Pandémie du Covid-19 et, sur cette base, nous présentons les réalités africaines à mobiliser pour arrêter la propagation du virus par le confinement.

  1. Certitudes et incertitudes du Covid-19

Après 4 mois de déploiement, le coronavirus semble avoir livré une partie de ses secrets :

  1. Il est présent dans 185 pays au monde et s’impose comme priorité sanitaire (Rapport Union Africaine, avril 2020). Bien que relativement bénigne pour 81 personnes sur 100 qui le contractent (FINACTU, mars 2020), le coronavirus tue au moins 1% des contaminés. Si en valeur relative c’est un taux négligeable, convertie en valeur absolue, il est moralement et émotionnellement considérable. Le monde est en passe d’enterrer ses 100 000 morts du Covid-19. Certes bien moins que les autres épidémies localisées mais, au fond il n’est pas question de mettre les morts sur une balance !
  2. Le coronavirus n’épargne personne : vieux, jeunes, riches, pauvres, blancs, noirs, jaunes, métis, lettrés, illettrés, femmes, hommes. Plusieurs études réalisées en Europe, en Chine et aux USA indiquent que les personnes les plus touchées, du fait de leur vulnérabilité immunitaire, sont les plus âgées (plus de 70 ans), les personnes de tous âges présentant d’autres pathologies graves. En Afrique, les études sur le sujet se font encore discrètes mais si l’argument de l’immunité reste valable, alors on n’aurait pas de discrimination entre vieux et jeunes ? Les plus âgés seraient-ils plus exposés puisqu’ils vivent dans les mêmes espaces que leurs enfants plus jeunes ? Les constats révélant que la population africaine, jeune pour la majorité, serait exposée à d’autres risques (VIH, tuberculose, malnutrition, drogue, alcool, hépatite, chlamydias, etc) ferait craindre que les jeunes soient les plus touchés.
  3. La prise en charge du coronavirus nécessite la disponibilité des salles de réanimation bien équipées et un personnel formé en quantité et qualité suffisante pour faire face eu pic épidémiologique.

A  l’opposé de ces certitudes, les principales incertitudes sont la durée de la pandémie, son traitement, la découverte du vaccin, ses effets économiques, sociaux, culturels, géostratégiques, financiers, entre autres. Qu’il s’agisse des experts du domaine médical ou des autres, plusieurs inconnus empêchent de faire des projections fiables. Tous procèdent par conjectures, utilisant le mode de prise de décision de la poubelle dit d’« essais et erreurs », ajustant régulièrement la tactique.

Tous sont toutefois unanimes, il faut au moins stopper la propagation de la maladie. Le débat a été de savoir comment la stopper ? Va-t-on retenir la logique de l’immunité collective (sachant que 60% de la population devra être contaminée pour produire des cas d’immunité) ou confiner pour éviter la propagation. L’on observe tout de même que les pays qui ont opté pour l’immunité collective ont renoncé et ont aussi confiné. Ceux qui ont confiné dès le début de la pandémie réfléchissent au dé-confinement pour favoriser l’immunité collective. On est donc en mode confinement/dé-confinement.

C’est donc cette stratégie mixte qui semble idoine chacun devant adapter sa stratégie à ses réalités.  Dans un cas comme dans l’autre, le confinement existe comme constante : fermeture des frontières, fermeture des écoles, universités, évènements sportifs, bref arrêt de toute activité mobilisant une grande foule et activités non essentielles à l’économie. D’autres sont allés plus loin en instaurant des couvre feux à certaines heures, l’arrêt des déplacements entre les villes ou le confinement total au sein de certaines villes imposant à chacun de rester chez lui.

Le confinement, oui, mais adapté à la stratégie de riposte de chaque pays. En Afrique, l’on observe des stratégies allant du confinement (avec des mesures de répression strictes et des actions d’accompagnement) au non confinement (avec une forte insistance sur la sensibilisation). Des formes de solidarité diverses sont également mises en place pour accompagner ce confinement : appui direct aux ménages, allègement de certains charges pour les entreprises, création des fonds de solidarité, mobilisation  des salaires des dirigeants pour alimenter le fonds de solidarité pour les plus nécessiteux.

Il convient de noter que dans la plupart de ces pays, la population n’est pas assurée, il n’y a pas de système social très développé qui permette la prise en charge des chômeurs issus de la pandémie du Covid-19, il existe peu ou pas de disposition d’appui aux entreprises. Il existe donc très peu de filets sociaux qui permettent à l’Afrique d’amortir le choc de la pandémie au point de retenir le confinement total comme stratégie prioritaire. L’Afrique fait donc face à un dilemme : confiner et mourir de faim ou ne pas confiner et mourir de Covid-19. Ce qui fait dire à certains experts que le Covid-19 place tous les pays devant un dilemme, qui est de « choisir » entre la peste et le choléra, la « peste » d’une crise sanitaire effroyable ou le « choléra » d’une crise économique terrible[1]. Cette crise économique serait en partie aggravée par le caractère informel de son économie.

Cette réalité confirme que chaque pays fera face au Covid-19 en s’appuyant sur son mode de fonctionnement. Si les pays africains, au regard de leurs spécificités ont trouvé des modes de fonctionnement viable en situation de non Covid-19, il est possible de trouver dans ce mode de vie des leviers pour faire face à la pandémie. Vous aurez compris que l’argument principal ici n’est pas sanitaire mais social et communautaire. Il est question de trouver des supports au confinement qui semble être le consensus en l’absence d’un traitement ou d’un vaccin.

2.  Réalités africaines comme supports au confinement

Je l’affirmais dans mon précédent post, convoquer la fragilité de l’économie africaine (économie informelle) pour éviter le confinement me semble peu convaincant. L’économie informelle se présente comme une réponse de survie à un contexte qui peine à s’adapter aux contraintes économiques imposées par le marché (et la mondialisation). Elle est également une adaptation aux mœurs et habitudes locales ainsi qu’au pouvoir d’achat des populations. Les conditions du marché sont souvent dictées de l’extérieur, du marché ou des acteurs dominants au point où les adaptations locales sont souvent jugées inefficientes.

Prenons appui sur un autre secteur pour mieux étayer l’argumentaire. Il vous souvient avoir lu des titres défaitistes du genre : l’Afrique noire est mal partie (Dumont et al., 1962), l’Afrique malade de management (Bourgouin et Bollinger, 1984), l’État en Afrique : la politique du ventre (Bayart,1989),  Et si l’Afrique refusait le développement ? (Kabou, 1991), l’Afrique ambiguë (Balandier, 1957), Face à l’impossible décentralisation des entreprises africaines (D’Iribarne, 1990), comment concilier tradition et modernité dans l’entreprise africaine  (Olomo, 1987), l’Afrique étranglée (Dumont et Mottin, 1980). Certains vont jusqu’à croire que les entreprises des pays africains sont vouées à une sorte de malédiction (Henry, 1991). Pour soutenir leurs argumentaires, les publications comparent l’entreprise africaine à l’entreprise capitalistique américaine dont les théories sont largement diffusées en management. Ce repère conduit à considérer l’entreprise africaine inapte à la performance. Elle est alors qualifiées d’entreprise imparfaite placée dans un environnement de faible croissance globale (Penouil, 1972, 1985, 1998). Conséquemment, le management africain s’apparente à un objet introuvable (Bakengela Shamba, 2014).

En retour, les experts du domaine, s’offusquant de la faible connaissance de l’entreprise africaine. Leurs publications insistent sur les spécificités africaines. L’accent  est mis  sur  le  paternalisme consacrant la primauté de la culture comme facteur explicatif du management africain (Hernandez, 1997) ; le  « modèle circulatoire » (Mutabazi, 2008), ou encore le modèle culturaliste et humaniste (Kamdem, 2000) qui met l’accent sur  le principe de la redistribution du pouvoir de façon tournante entre les représentants des différentes communautés. La communauté est l’unité de référence au sein de laquelle l’on observe la circulation des biens et des personnes, la circulation de l’énergie humaine, la circulation du pouvoir, la circulation des informations. Le terrain africain est donc susceptible d’offrir des connaissances particulières. Ainsi, comme l’entreprise africaine, dans le cas du Covid-19, l’Afrique devrait s’adapter aux défis posés par son contexte et ne saurait s’apprécier par comparaison aux supports de confinement adoptés par les pays développés.

Les supports africains sont donc communautaires. L’appui au confinement pourrait tirer avantage du fonctionnement communautaire basé sur la culture africaine. Cette culture a trois traits caractéristiques dont la plus importante est la primauté de la communauté sur le business. Cette cculture est qualifiée de polychrone décrivant le système africain qui focalise sur les relations sociales et la discipline collective dictée par la communauté. Dans ce contexte, l’on observe une forte référence aux considérations tribales ou ethniques. L’individu n’existe qu’en tant que membre d’un groupe, d’une famille ou d’une communauté. Il s’agit alors de tirer avantage d’une spécificité africaine qui est pour certains une « Cité domestique », un espace où les figures de références sont celle de la communauté, de la famille, de la tradition, des anciens, des ancêtres avec comme valeurs, le respect de ses pairs.

Au Cameroun, cette réalité existe dans les domaines coutumiers et administratifs. Du coup, il est facile d’organiser une forme de solidarité qui s’appuie sur cette réalité d’organisation sociale. La récente loi votée à l’assemblée nationale sur l’ethnie à conforter cette réalité. Ainsi, au lieu de faire porter la charge du confinement par l’Etat, elle peut être soutenue par les communautés avec une solidarité au prorata des avoirs de ses membres. Chaque région dispose « d’élites intérieures et extérieures ». Au plan administratif chaque région dispose de ministres, de directeurs généraux et cadres. Il existe également des personnes exerçant dans le privé avec l’appui ou non des cadres administratifs.

Plus important encore, cette réalité est permanente dans une logique rotative entre les membres du clan (communauté). Certains partis politiques s’appuient sur cette organisation pour mobiliser les fonds et dons pendant les échéances électorales. Il est curieux d’observer que cette solidarité communautaire n’est pas convoquée en cette période d’urgence sanitaire. Dans un département au Cameroun, un ministre a offert 10 millions au maire de sa localité comme appui au Covid-19. Au Rwanda, les membres du gouvernement ont offert leur salaire du mois de mars dans le cadre de cette solidarité. L’appui de l’Etat pourrait donc consolider les appuis issus de la solidarité communautaire.

Cette stratégie ne me semble pas insoutenable ce d’autant qu’au Cameroun seules 6 régions sur 10 sont affectées par le Covid-19 et au sein de chaque région, les départements et arrondissements ne sont pas tous affectés. On pourrait donc fonctionner par confinement partiel pour juguler le Codiv-19 dans les localités à risque. A l’observation, une durée maximale de deux mois suffirait pour le confinement. On aurait donc une solidarité au sein des régions et inter-régionale gérée et coordonnée par les responsables de communauté qui en ont l’habitude et qui bénéficient d’une légitimité incontestables. Le plus souvent, ils sont les plus gros contributeurs.

Il me semble indispensable de nous appuyer sur ces spécificités pour faire valoir des supports au confinement spécifiques aux réalités africaines. Il ne s’agit pas de s’écarter des dispositions quasi universelles mais de donner un contenu, une réponse spécifique aux stratégies de confinement plus adaptées à notre milieu.

L’une des conclusions (certes anticipée) de cette pandémie est qu’elle présente plus d’enjeux économiques et sociaux que sanitaires. Au plan sanitaire, les virus ont des cycles de vie connus : ils sont saisonniers, ils sont maîtrisables. Le Covid-19 semble par ailleurs moins virulents que les autres qui l’ont précédé. Si au plan sanitaire les experts ne semblent pas particulièrement inquiets, au plan économique et social, les dégâts de cette pandémie sont importants. C’est la raison pour laquelle les mesures communautaires et les décisions des Etats à la riposte sont des arguments supplémentaires qui augmenteront ou limiteront ces dégâts, notamment sur la société.

Comme pour l’entreprise africaine, pour la santé avec la pharmacopée africaine, l’Afrique dispose des leviers communautaires pour faire face au confinement. Celle présentée ici n’est qu’un exemple. Plusieurs formules peuvent être explorées à travers les associations communautaires (les ressortissants de tel ou tel village) ou les associations de solidarité (désignées tontines). Ces leviers complètent les dispositions prises par l’Etat. La solidarité est alors l’une des variables déterminante à la réussite de la riposte. Il revient au pays africains de convoquer les mécanismes de solidarité déjà actifs. La présente réflexion est embryonnaire, d’autres mécanismes spécifiques aux pays africains peuvent être utiles pour la riposte à la pandémie du covid-19.

[1] FINACTU, mars 2020, P.5

Un commentaire

  1. Je veux bien prof mais pour activer le levier communautaire dans cette lutte contre le Covid- 19 il faut au préalable avoir une organisation et une structuration efficiente de nos communautés.ce qui de mon point de vue ne me semble pas être le cas.Ensuite même au sein de ces communautés ,on est d’abord issue d’une tribu avant d’appartenir à la communauté.La communauté Sawa est un ensemble bien grand avec des réalités socio culturelles qui leurs sont communes mais cela ne construit qu’autour d’une reconnaissance d’abord ethnique.
    Pensez donc qu’une élite représenterait et prolongerait un raisonnement comme celui ci serait un gros cailloux dans la chaussure.
    Quand on est dans les Grassfields, même à Dschang on est d’abord Foto avant d’être Dschang.on Foto avant d’être bafou…..hélas!

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