Gouvernance au Cameroun : Droit dans le mur ?

Nous allons droit dans le mur n’ayons pas peur de voir la réalité en face !

La crise de liquidités actuelle est la preuve de ce que l’environnement se durcit ; il se rebelle. Cette crise se manifeste par le resserrement des conditions financières à travers les crédits bancaires qui se raréfient (« les banques disposent d’une capacité limitée pour absorber les chocs liés aux prix des produits de base[1] ») ;  les entreprises qui peinent à faire face aux paiements de leurs diverses charges et particulièrement les entreprises publiques qui accumulent des arriérés de dettes fournisseurs ; le Cameroun qui a accumulé 4 arriérés de traites de la dette en 2022 dont toutes ont été apurées en septembre 2023. A cela il faut ajouter le taux d’inflation. Le FMI révèle que le taux le plus important d’inflation de la zone CEMAC est enregistré par le Cameroun ; il passe de 5,9% en 2022 à 7,2% en 2023 largement au-dessus de la norme CEMAC de 3%. Le budget de l’État entretient toujours un déficit budgétaire (0,8% en 2023 et 0,4% projeté en 2024[2]). Ces informations indiquent que nous allons vivre des temps difficiles ! La crise de liquidité va certainement s’accentuer les années à venir et prolonger le bail du FMI probablement jusqu’en 2029[3].

En 2016 lorsque nous signions l’accord de facilité de crédit avec le FMI, nous attirions déjà l’attention sur les exigences de gouvernance à respecter. En effet si nous sommes conscients des facteurs exogènes sur lesquels nous avons peu de marge de manœuvre (l’inflation issue entre autres de la crise en Ukraine, la Covid et ses conséquences, les guerres aux frontières du Cameroun, la crise de liquidité dans la zone CEMAC, la baisse du cours des matières premières, entre autres…), il apparaît néanmoins que très peu d’efforts s’observent pour les actions internes qui auraient pu contribuer à amortir même légèrement les chocs exogènes cités supra.

De quelles alertes avons-nous besoin pour changer radicalement de posture de gouvernance dans notre pays ? Que nous manque-t-il ?

Il nous manque l’éthique, le courage et l’envie !

S’agissant de l’éthique

L’éthique se définit comme un ensemble de comportements moraux dont les plus souvent cités sont : l’intégrité, le sens de la justice, le désintéressement, le sens de la justice, l’honnêteté. Ces valeurs encadrent les lois et textes de la République indispensables pour gérer la cité. Il est alors difficilement compréhensible de vivre de manière impuissante la violation des lois et textes régissant le fonctionnement des entreprises et établissements publics, par exemple. Cette violation concerne le dépassement des mandats des dirigeants au point où actuellement au moins 48 PCA sont dans l’illégalité totale[4] certains totalisant 15, 20, 30 et même 47 ans au poste.  Bien plus, malgré d’importantes ressources consacrées au fonctionnement des entreprises publiques et en dépit des efforts consentis au plan juridique et des rémunérations importantes pour les dirigeants, elles présentent des contreperformances chroniques depuis plus de 10 années successives[5]. Sur ce sujet, notre parti pris est que le principal problème de ces entreprises réside dans la qualité du capital humain et notamment des équipes dirigeantes ; éthiquement reprochables, techniquement peu préparées à la fonction et dont la formation ne prédispose pas à la gestion des entreprises, une faiblesse du contrôle aussi bien par le Conseil d’administration que les tutelles.

Pourquoi les entreprises publiques constituent-elles une priorité de nos analyses depuis quelques années (depuis la réforme de 2017 notamment) ? La raison est que dans les pays en voie d’émergence en Afrique comme c’est le cas du Cameroun, le secteur privé est peu développé, le marché financier presqu’inexistant et les entreprises publiques (EPs) présentent un grand intérêt, où elles représentent un facteur déterminant du développement. Pour illustration, selon les statistiques du FMI[6], leurs passifs représentent en moyenne 20 % du PIB et leurs actifs environ 32 % du PIB ; leurs recettes et dépenses représentent respectivement 7% et 8 % PIB. La qualité de leur « management » est alors une préoccupation de premier ordre.

Au Cameroun, l’analyse de la formation des dirigeants à travers le diplôme de base fait apparaître une inadéquation substantielle entre le profil des dirigeants[7] et les spécificités des entreprises publiques. Sur 151[8] dirigeants (DG, DGA et PCA) des 42 entreprises publiques dont les données sont disponibles à la commission technique de réhabilitation (CTR,2019,2020 et 2021), 66% n’ont pas un diplôme en adéquation avec le métier spécifique des entreprises publiques qu’ils dirigent, 77% de dirigeants n’ont pas d’expérience entrepreneuriale et on observe une forte longévité des dirigeants au poste en violation des textes en vigueur. A l’évidence, la nomination et la mobilité des dirigeants d’entreprises publiques s’appuient sur des contraintes autres que celles de la compétence.

Concernant le courage

Une amélioration de la gouvernance exige du courage. Le courage dans la mise en œuvre des réformes structurelles qui nécessitent de changer de procédures, de comportements. Ce courage exige également d’améliorer les compétences des dirigeants publics leaders des réformes à implémenter. Malheureusement, à côté de quelques rares succès s’opposent les échecs de politiques publiques notamment dans les secteurs névralgiques comme l’électricité, les travaux publics, la santé et l’éducation. A ce sujet, le Cameroun présente une faible capacité institutionnelle à se regénérer. Ces réformes exigent des dirigeants d’un genre nouveau capables d’affronter un environnement incertain, volatile et turbulent. Le courage renvoie également à des arbitrages difficiles entre des projets de prestige et des projets d’utilité vitale disons urgents. Il s’agit de s’engager à prendre des décisions difficiles voire impopulaires qu’il s’agisse des problèmes de sécurité ou d’équité dans la gestion des affaires publiques ou encore de justice sociale.

Pour ne parler que du domaine qui retient notre attention depuis quelques années à savoir le secteur des entités publiques, il faut commencer par réduire la taille du Gouvernement. Il est inutilement obèse et objectivement budgétivore. De même, il convient de supprimer les achats d’accessoires (voitures de services, carburant conséquent) de tous les responsables y compris les ministres dont les commodités peuvent drastiquement être réduites. ll convient aussi de nommer « l’homme qu’il faut à la place qu’il faut ». Les nominations par remplacement numérique et par affinité communautaire ne produisent pas la performance. La communauté des Président des Conseil d’Administration doit être complètement revue, celle des DG et DGA mérite d’être rationalisée. De même, la longévité des personnes ne disposant pas d’actifs spécifiques pour l’entreprises est une vraie catastrophe. Plus précisément l’État doit s’engager dans une politique actionnariale claire et rigoureuse pour arrêter la saignée des pertes financières. Il faut avoir le courage de renouveler le capital humain de la soixantaine d’entreprises du portefeuille de l’État. Par ailleurs, les entreprises des secteurs structurellement déficitaires mais utiles doivent faire l’objet d’investissements et celles se trouvant dans un secteur concurrentiel florissant doivent générer des bénéfices. L’entrée en bourse prévue pour trois entreprises le Port Autonome de Douala, la SODECOTON et les Aéroports du Cameroun (ADC)constitue un premier pas vers la rigueur car ces entreprises seront exposées à la sanction du marché. Il est question de déconstruire les logiques rentières pour se tourner vers les exigences d’avantage concurrentiel. Le système politique actuel doit alors connaître sa mue sinon, nous allons droit dans le mur !

Et l’envie alors ?

Nous pensons que c’est ce qui nous manque le plus. L’envie est la force qui permet de mobiliser les deux premiers déterminants expliqués ci-dessus ; c’est notre principale faiblesse. Vouloir c’est pouvoir ! Cette maxime n’est pas démentie à nos jours. Avoir envie de changer d’état actuel des choses renvoie à des sacrifices dont les bénéfices vont au-delà de notre espérance de vie. Il s’agit de faire preuve à la fois de don de soi et du sacrifice de soi pour l’intérêt supérieur de la Nation. A chaque période ses challenges, hier la colonisation, la traite négrière, les luttes pour l’indépendance, pour la démocratie, aujourd’hui c’est la survie de la planète et de ses êtres à tout point de vue : pour les pays en émergence c’est de sortir leur population de la pauvreté, pour certains c’est vaincre les grandes crises et guerres et pour d’autres encore c’est la protection vitale de l’environnement à travers la protection de la nature. Sans vouloir dissocier ou hiérarchiser ces préoccupation qui s’imbriquent, il convient de relever que les défis actuels nous interpellent tous autant que nous sommes. En ce qui nous concerne, notre contribution focalisera sur la dynamisation du secteur des entités publiques, nous en faisons notre priorité pour les publications ultérieures. Ces publications ne se contenteront pas de faire des constats mais des analyses et des propositions concrètes.


[1] FMI, Rapport 23/245, novembre 2023

[2] Exposés de motifs de la loi de finances du Cameroun pour l’année 2024.

[3] Cette intuition s’appuie sur la lenteur dabs la mise en œuvre des réformes et les conséquences liées en plus des chocs exogènes qui s’appliquent à un environnement administratif déjà fragilisé par quelques tares de gouvernance.

[4] https://vivianeondouabiwole.com/2023/07/11/12-juillet-2017-12-juillet-2023-au-moins-48-pca-officiellement-illegaux-du-point-de-vue-des-lois-010-et-011-du-12-juillet-2017/

[5] Rapports de la Commission Technique de Réhabilitation (2019, 2020 et 2021).

[6] « Moyenne des 14 pays pour lesquels des données sont disponibles dans la base de données Public Sector Balance Sheet Database (PSBS), les évaluations de la transparence budgétaire et les rapports sur le développement des capacités établis par le FMI » ; Jason Harris, Bruno Imbert, Paulo Medas, John Ralyea et Ashni Singh, « Aide de l’État aux entreprises publiques : possibilités en Afrique subsaharienne », Note de la Série spéciale sur la COVID-19, IMF Fiscal Affairs Department, 15 juin 2020.

[7] Nous faisons référence dans cet article aux principaux dirigeants notamment le directeur général (DG) le directeur général adjoint (DGA) et le président du conseil d’administration (PCA).

[8] Nous avons pu collecter les données de 137 dirigeants sur les 141 de notre échantillon qui ont dirigé les 42 entreprises publiques camerounaises de 2017 à 2021. De manière désagrégée, nous avons 42% de DG, 46% de DGA et 18% de PCA dont les qualifications de base sont en cohérence (au cœur de métier) avec les spécificités des entreprises publiques.

Avatar de Admin
Écrit par

Admin

Il n’y a pas de témoin plus redoutable, pas d'accusateur plus implacable que la conscience qui sommeille en chaque homme...

Voir le profil →

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Viviane ONDOUA BIWOLE

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture