Comment remédier à la contreperformance inquiétante des entités publiques ? Interview accordée au journal l’Anecdote et publiée le 26 août 2018

  1. Le Cameroun compte plus d’une centaine d’entités publiques dont près de 30 sociétés à capitaux publics et 12 sociétés d’économie mixte et une administration de sécurité sociale, comment appréciez-vous leur rôle dans l’économie nationale ?

Les entités publiques jouent un rôle très important dans l’économie camerounaise. Toutefois, leur contribution s’est dégradée au fil des années. Et depuis 2013, elles affichent des records inquiétants dont l’impact sur l’économie est dommageable. Par ailleurs, elles se caractérisent par une faible transparence sur les résultats de performance.

En ce qui concerne leur importance dans l’économie camerounaise, dans un échantillon de 51 pays, dont cinq pays africains, le Cameroun présente le deuxième plus grand nombre de sous-secteurs où des entreprises publiques sont présentes (Banque mondiale -base de données de l’OCDE sur la réglementation des marchés de produits). Les entités publiques investissement presque tous les secteurs de l’économie (électricité, infrastructures routières, maritimes, pétrolières, ferroviaires, aérienne, routières, télécommunications, hébergement, sucre, huile de tables, textile, ciment, verre, laboratoires vétérinaires, banque, fonds routier, assurances et services divers). Malheureusement leur contribution à l’économie est assez controversée.

Au plan de leur contribution à l’économie[1], le chiffre d’affaires cumulé des 23 plus grandes entreprises publiques (sur environ 40 entreprises publiques commerciales) était de 1 400 milliards de FCFA en 2013 (2,95 milliards dollars), soit environ 11 % du PIB. Ce qui est une production importante. Celle-ci subi l’effet des charges au point où le résultat net se dégrade d’année en année et représente en 2013 une perte de 13,7 milliards de FCFA. En 2010, ce secteur rapportait à l’Etat un bénéfice net de 23,9 milliards, en 2011 son résultat est nul, en 2012 il affiche une perte de 7 milliards et en 2013 de 13,7 milliards. Il y a une concentration autour des cinq plus grandes entreprises publiques qui représentent près de 85 % du chiffre d’affaires total. Ce portefeuille représente de ce fait un gros risque budgétaire ce d’autant plus que les entreprises publiques ont des dettes croisées importantes ayant atteint 60 % du chiffre d’affaires en 2013.

Au même moment, leur dette vis-à-vis de l’Etat s’est accrue (les dettes fiscales ou impôts et taxes sont de 175 milliards de francs CFA en 2013 près de 7 % des recettes totales de l’État ; les dettes de sécurité sociale représentent 35,8 milliards de FCFA en 2013). Les données de la même année indique que le crédit aux entreprises publiques est passé de 113 milliards de FCFA en 2012 à 145 milliards de FCFA en 2013 et à 170 milliards de FCFA en 2014. Il est estimé à plus de 300 milliards de francs CFA en 2018 (1,4 % du PIB). À ce jour, peu d’entreprises publiques versent des dividendes à l’État. Par ailleurs, les subventions de l’État aux entreprises publiques ont augmenté, passant de 95 milliards de FCFA en 2010 à 183,6 milliards de FCFA en 2012 (8 % des recettes publiques), avant de diminuer de nouveau à 137,4 milliards de FCFA en 2013.

En ce qui concerne leur transparence, très peu d’entreprises communiquent sur leurs performances. Les établissements publics ne communiquent pas sur ce sujet. Bien plus, il est difficile d’apprécier la performance de certaines d’entre elles qui sont en réhabilitation avec l’appui de la Commission technique de réhabilitation (CTR) du fait de l’absence des contrats sur les résultats et des indicateurs de performance standard.

Qu’il s’agisse du rapport de la Banque mondiale d’où sont extraites les données ci-dessus, du rapport du FMI de 2019 sur les perspectives économiques ou des rapports du MINFI sur l’évaluation des rapports annuels de performances, il apparait que la contribution des entités publiques est mitigée et globalement en deçà des attentes depuis 2010.

  1. Selon un rapport du Fonds monétaire international(FMI) sur l’économie camerounaise, le secteur des entreprises publiques a obtenu de piètres résultats. Qu’est ce qui peut expliquer cette situation ?

Les causes des résultats peu satisfaisants des entreprises publiques sont endogènes et exogènes. En ce qui concerne les causes exogènes, il faut aller évoquer les crises diverses. La crise économique ambiante n’y est pas neutre. En effet, il apparait que la crise financière mondiale de 2008 a eu un impact non négligeable sur l’économie camerounaise à peine sortie des plans d’ajustements et à l’aube de la remise de la dette de 2006 (fonds PPTE). La légère embellie des années 2010 n’a pas résistée à l’effet de la baisse progressive des cours des matières premières qui a violemment affectée l’économie de la sous-région Afrique centrale obligeant les pays concernés à signer un programme de facilité avec le FMI.

Les causes endogènes n’ont pas été moindres. Certains économistes accusent deux choix stratégiques inefficaces. Le premier constituant le socle de l’orientation idéologique du « big bang » du développement contenu dans le document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE). Il s’agit d’engager plusieurs programmes dans divers domaines de l’économie en même temps. Le deuxième choix est le caractère très extraverti de l’économie avec des importations largement supérieures aux importations occasionnant une balance commerciale extrêmement déficitaire. A ces choix stratégiques jugés inefficaces, s’ajoutent les tares de l’administration camerounaise notamment la corruption, l’inertie, une régulation juridique inefficace, des dérives managériales importantes et la faillite de certaines institutions de régulation ou de production. Autant de phénomènes qui font du secteur des entités publiques un gros risque budgétaire au moment où les ressources sont de plus en plus rares.

  1. Certaines entreprises publiques s’illustrent comme d’énormes gouffres financiers. La loi de finance 2017, atteste que 12 sociétés d’Etat sur 28 présentent un bilan déficitaire. Que faire pour rendre ces sociétés plus productives.

Cette question est d’une pertinence évidente. Pour rendre les sociétés productives il faut leur imposer d’être performantes, encore faut-il déterminer cette performance et les indicateurs de leur évaluation. En effet, les contre-performances chroniques observées depuis une dizaine d’années ne sont pas le fait de la fatalité. Pour renverser la tendance, il faut agir sur la politique managériale des dirigeants et essayer d’influencer certaines variables de l’environnement.

Au plan de la politique managériale, il convient d’améliorer la maitrise des outils de management par les dirigeants. En effet, cette défaillance, couplée au non-respect des principes d’éthique et de bonne gouvernance sont préjudiciables au fonctionnement des entités publiques. Ces dernières ont régulièrement fonctionné en marge des dispositions réglementaires instituées par l’Etat, avec un relâchement du contrôle rigoureux et des sanctions conséquentes. La grande générosité de l’Etat a contribué à maintenir plusieurs entités sous assistance budgétaire au mépris des exigences de management moderne. Paradoxalement, et ce malgré leurs défaillances, ces entreprise ont offert à leurs dirigeants et leur personnel des opportunités salariales exorbitantes et désincarnées. Affranchies des indicateurs de performances clairs, les entités publiques se sont caractérisées par des « erreurs de gestion » ayant hypothéquées la viabilité de plusieurs d’entre elles. À titre d’illustration et loin de l’exhaustivité, le soupçon de défaillance managériale[2] à la SONARA ayant engendré l’incendie récent donne un aperçu des conséquences d’une entreprise fragile du fait de la vulnérabilité de son mode de gouvernance. Il faut reconnaitre que le comportement des acteurs stratégiques de l’Etat relevant des institutions de souveraineté  également contribué à fragiliser ces entreprises à cause de leurs immixtions régulières. Situées au confluent des intérêts politiques et sociaux, les entreprises publiques sont utilisées comme le  levier de la régulation sociopolitique et du clientélisme. Certaines voix s’élèvent pour y décrier également des situations de tribalisme.

Sur un autre plan, les variables de l’environnement qu’il est possible de modifier pour améliorer la performance des entités publiques tient aux négociations commerciales que l’Etat entretient avec ses partenaires bilatéraux et multilatéraux. Ce volet mérite une attention particulière pour permettre à l’Etat d’optimiser ses ressources. Il s’agit là d’une véritable posture stratégique et diplomatique dont l’Etat a besoin pour parfaire le dispositif du secteur public. De ce point de vue, il n’est pas impossible d’envisager que l’Etat ouvre le capital de certaines de ses entreprises publiques ou cède certaines à la suite d’une analyse pertinente des enjeux et des opportunités en présence.

  1. Est-ce que l’absence de la culture de résultats ne constitue pas l’une des épines qui plombent les performances des entreprises publiques ?

Oui en effet, c’est évident ! La réponse est dans la question. Sans culture de résultats c’est la gabegie. Lorsqu’on parle de résultats ici il s’agit des transformations et changements nécessaires pour améliorer la qualité de vie des populations. Pour obtenir des résultats, il faut disposer d’une stratégie d’ensemble cohérente, des procédures et une régulation juridique pertinente, des acteurs et dirigeants bien outillés, intègres, des institutions fortes et des citoyens qui exigent la redevabilité des dirigeants. La démocratie s’impose donc au sein des entités publiques !

  1. Est-ce que les mandats à durée indéterminée et le profil des managers peuvent être questionnés au regard des tares que trainent ces entreprises ?

Les mandats à durée indéterminée des dirigeants ne sont pas consacrés par les textes. Il s’agit de la violation des dispositions réglementaires. Ils posent d’autant plus de problème que cette violation s’accompagne des contreperformances présentées ci-dessus. Qu’il s’agisse de la violation de la réglementation ou de l’incompétence des dirigeants à rendre les entités publiques efficaces, il est difficile d’espérer un résultat positif. On pourrait par ailleurs questionner le mode de désignation des dirigeants et des mandataires sociaux. Le mode essentiellement discrétionnaire sans un quelconque processus de sélection peut être revu. Par ailleurs, l’absence d’un référentiel de compétences des dirigeants publics et mandataires sociaux rend leur sélection et leur évaluation difficile. Autant de pistes qui pourraient contribuer à corriger les dysfonctionnements observés dans la gestion des entités publiques.

[1] Les données présentées ici sont issues de la référence : Banque Mondiale (2016), « Mémorandum Economique pour le Cameroun ».

[2] Ce fait n’est pas démontré mais un fort soupçon de vulnérabilité managériale semble être à l’origine de ce sinistre.

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