Deux graves conséquences en découlent : un risque d’un contrat social fragile et potentiellement explosif et la dégradation de la richesse du fait des contreperformances chroniques des entreprises publiques depuis plus de 10 ans.
Introduction
L’objectif de la présente communication est d’analyser l’impact de l’usage des outils de régulation communautaire, notamment l’application de l’équilibre régional et l’usage du pouvoir discrétionnaire du Président de la République, dans le cadre de la désignation des dirigeants des entreprises publiques. Cette réflexion est motivée par deux convictions. La première est que les contreperformances chroniques (depuis plus de 10 ans) de la plupart des entreprises publiques sont le fait du mauvais management du capital humain, et notamment de son recrutement. La seconde est la conviction que nous partageons avec la première femme prix Nobel d’économie en 2009, Elinor Ostrom, selon laquelle « Sans démocratie, un collectif n’est pas viable à long terme » [2]. Pour assurer sa viabilité, il faut entre autres, disposer de règles équitables et perçues comme telle par les membres du collectif.
Depuis 1982, le Cameroun s’est doté d’un outil visant à assurer que toutes les communautés contribuent à la production et à la répartition des richesses. Si à l’initiative, ce principe était réservé aux concours administratifs, il s’est progressivement étendu à toutes les décisions stratégiques nécessitant la prise en compte de l’ensemble des composantes de la société (nomination dans les ministères, les entités publiques, constitution des listes de candidatures aux scrutins de liste). Il s’agit alors de s’assurer que toutes les régions[3] soient représentées dans toutes les sphères décisionnelles de l’État.
La présente analyse rend compte des grandes disparités observées dans le management du capital humain des entreprises publiques et notamment de la nomination des dirigeants. Les données sont issues du rapport de la Commission technique de réhabilitation (CTR, 2022) pour un total de 42 entreprises (sur 60, soit 70% d’entreprises) ; sur une période de 5 ans (2017-2021) et pour un total de 151 dirigeants dont 54 DG, 42 DGA et 55 PCA.
- Représentativité des dirgeants inéquitable entre les régions
La représentativité rend compte de la répartition quantitative des dirigeants dans les 10 régions du Cameroun. En l’absence d’un outil/référentiel d’équité, les analyses présentent les disparités entre les différentes régions.
Tableau 1 : Répartition des dirigeants d’entreprises publiques
Camerounaises selon les régions (en %).
| Régions | % Répres |
| ADAM | 8,0 |
| CENT | 21,4 |
| EST | 4,5 |
| EXTN | 4,5 |
| LITT | 11,6 |
| NORD | 6,3 |
| NOOU | 7,1 |
| OUES | 12,5 |
| SUD | 12,5 |
| SUDO | 11,6 |
| TOTAL | 100.0 |
Source : Auteure
Il ressort de ce tableau que trois régions sur les dix régions que compte le pays concentrent près de 50% de dirigeants d’entreprises, soit plus exactement 46,4% des dirigeants : Centre (21,4%), Ouest (12,5%) et Sud (12,5%). A l’inverse, cinq régions se caractérisent par une représentativité de seize points en moins par rapport à ce groupe, soit 30,4% : Adamaoua (8%), Nord-Ouest (7,1%), Nord (6,3%), Extrême-Nord (4,5%) et Est (4,5%). Les deux autres régions restantes pèsent deux fois moins que le premier groupe, à savoir 23,2% : Littoral (11,6%) et Sud-Ouest (11,6%).
- Répartition questionnable du pouvoir de redistribution entre les régions
Analyser le poids des entreprises publiques renvoie à apprécier le pouvoir de distribution[4] des dirigeants.
Tableau 2 : Répartition des dirigeants d’entreprises publiques
Camerounaises selon le chiffre d’affaires (en %).
| Régions | % Chiffre d’affaires |
| ADAM | 0,2 |
| CENT | 10,6 |
| EST | 9,7 |
| EXTN | 0,7 |
| LITT | 9,5 |
| NORD | 7,7 |
| NO-OU | 0,3 |
| OUES | 37,2 |
| SUD | 18,2 |
| SU-DO | 5,9 |
| TOTAL | 100,0 |
Source : Auteure
Trois régions qui concentrent la plupart des dirigeants (Centre-Sud-Ouest), détiennent également un pouvoir de distribution important, soit 66% du chiffre d’affaires de l’ensemble des entreprises publiques, avec une part plus importante à l’Ouest (37,2%). A l’inverse, les cinq régions se caractérisant par une représentativité relativement faible (Adamaoua, Nord-Ouest, Nord, Extrême-Nord et Est), concentrent un faible pouvoir de redistribution, soit seulement 18,6%. Les deux autres régions restantes (Littoral et Sud-Ouest) ont un pouvoir redistributif très faible égal à 15,4%.
- La remise en cause des outils de régulation communautaire
Ces éléments d’appréciation contribuent manifestement à la remise en cause de l’outil de régulation communautaire, la politique de l’équilibre régional, et dévoilent le déséquilibre quantitatif subsistant aussi bien dans le recrutement des dirigeants des entreprises publiques camerounaises que dans leur pouvoir de redistribution des ressources financières. En prenant appui sur l’outil de régulation communautaire, il apparaît que les régions du second groupe n’en bénéficient pas, car elles se situent en dessous de la représentativité moyenne des dirigeants d’entreprises publiques, soit 10% selon le principe d’équité. Cette situation est quelque peu paradoxale, en ce sens qu’elle est en dissonance avec la représentativité des populations, les régions à faible représentativité en termes de dirigeants d’entreprises publiques étant aussi celles qui enregistrent une forte représentativité en termes de populations.
On pourrait être tenté d’imaginer que les considérations politiques entrent en jeu dans le phénomène mis en perspective, et dans cet ordre d’idées il est possible d’esquisser un découpage spatial en quatre pôles[5], en obéissant aux logiques communautaires et électoralistes : Grand-Nord, Grand-Centre, Grand-Littoral et Grand-Ouest. Avec cette cartographie, le Grand-Centre (38,4%) et le Grand-Nord (18,8%), véritables viviers politiques du parti au pouvoir, enregistrent une représentativité globale de 57,2% de dirigeants d’entreprises publiques contre 42,8% pour les deux autres pôles, à savoir 19,6% pour le Grand-Ouest et 23,2% pour le Grand-Littoral. Ces données sont riches en enseignements, car elles permettent d’établir que :
- Le Grand-Nord, considéré comme le premier fief politique du parti au pouvoir dispose de deux fois moins de dirigeants d’entreprises publiques que le Grand-Centre, toutes les deux régions étant pourtant très favorables au parti au pouvoir. On note des disparités au sein de chaque pôle, même si le pôle Grand-Nord est relativement plus homogène que celui du Grand-Centre, où l’Est se caractérise par une représentativité plus faible, largement au profit du Centre. En dépit du poids politique du Grand-Nord, il ne pèse que 8,6% en termes de pouvoir redistributif, alors que le Grand-centre en pèse 38,5%. On retrouve donc deux régions jouant des rôles politico-électoralistes similaires, mais qui en tirent différemment les bénéfices.
- Les pôles constitués du Grand-Littoral et du Grand-Ouest sont dans l’ensemble moins favorables au parti au pouvoir, et c’est ce qui expliquerait en partie leur représentativité moyenne dans les nominations des dirigeants dans les entreprises publiques. En dehors de la région du Nord-Ouest, toutes les régions de ces deux pôles ont une représentativité relativement similaire. Cependant, le Grand-Ouest se trouve dans une situation très favorables, avec un pouvoir de redistribution très important, soit de 37,5%[6], quasiment imputable à l’Ouest (37,2%) et très accessoirement au Nord-Ouest (0,3%).
- Le Nord-Ouest (0,3%) et le Sud-Ouest (5,9%) représentent un pouvoir redistributif de 6,2%.
- Les deux régions qui présentent un pouvoir redistributif très faibles sont l’extrême-Nord (0,7%) et le Nord-Ouest (0,3%).
On aurait pu penser que le choix des dirigeants s’appuie sur les critères de compétences et que, dans ce cas, la question de l’équité dans la répartition des postes serait un faux débat. Malheureusement, l’analyse des données disponibles révèle que la logique d’avantage concurrentiel serait absente du processus de recrutement, les dirigeants n’étant pas choisis sur la base de la qualité de leurs profils[7].
Ces éléments suggèrent donc que les mécanismes politiques interviennent, sans aucun doute, dans la nomination des dirigeants d’entreprises publiques au Cameroun. Mais au-delà, il faut y adjoindre les aspects communautaires, et il y a de bonnes raisons d’imaginer que la forte représentativité du Grand-Centre est essentiellement imputable à cette dimension, les régions du Centre et du Sud y bénéficiant du fait de leur proximité avec le pouvoir central. En ce qui concerne l’important pouvoir redistributif de la région de l’Ouest (37,2%) pourtant réputée être peu favorable au RDPC, malgré la faible représentativité (au plan quantitatif, 12,5%) des dirigeants issus de cette région, les entreprises qu’ils occupent ont un très fort poids en termes de chiffre d’affaires. A titre illustratif, au moment du calcul effectué, un des fils de cette région est DG de la SONARA, qui pèse énormément dans le chiffre d’affaires. Il est fort à croire que le résultat enregistré ici soit le fruit du réseautage[8].
Au total, trois types de clivage semblent à l’œuvre dans la nomination des dirigeants d’entreprises publiques : le premier clivage, d’ordre politique, laisse entrevoir que les pôles moins favorables au parti au pouvoir sont moins bénéficiaires des actes de nomination de celui-ci ; le deuxième clivage, d’ordre communautaire, est opéré à l’intérieur des pôles, où les communautés plus proches du pouvoir enregistrent une sorte de « prime » liée à cette situation. L’argument du clientélisme donnerait également de la place à la possibilité de monnayer sa présence parmi les dirigeants d’entreprises publiques.
Conclusion
Les analyses menées dévoilent des résultats liés aux affinités des régions, au pouvoir en place, avec des disparités qui justifient la perception d’iniquité dans la répartition des richesses par certaines communautés. Les deux outils mobilisés dans la désignation des dirigeants d’entreprises (équilibre régional et pouvoir discrétionnaire du président de la République) génèrent des inégalités préjudiciables à la viabilité de l’équilibre social.
Deux graves conséquences en découlent : un risque d’un contrat social fragile et potentiellement explosif et la dégradation de la richesse du fait de disposer de dirigeants qui entretiennent des contreperformances chroniques depuis plus de 10 ans.
La présente analyse révèle l’urgence de disposer d’outils permettant d’assurer une plus grande justice et équité entre les différentes composantes d’un même espace. Bien plus, elle questionne l’allocation de l’État aux différentes régions. Les ressources de l’Etat allouées aux régions se valent-elles ? N’y-a-t-il pas initialement des déséquilibres d’une région à l’autre ? Le fait que les régions ayant un important pouvoir redistributif soient celles qui bénéficient d’avantages importants en termes d’infrastructures, d’écoles, etc., n’est-il pas doublement discriminant pour les autres régions.? La question de la grille de répartition reste donc un sujet en débat, mais qui ne justifie pas les écarts relevés dans la répartition actuelle entre les régions.
[1] Cette réflexion est un extrait d’un article en cours, rédigé par les Pr Viviane Ondoua Biwolé et Kobou Georges de l’université de Yaoundé II, respectivement responsables des laboratoires Goverance LAB et Laboratoire d’Econométrie et d’Economie Appliquée (LE2A).
[2] Marco Della Corte, (2024), Elinor Ostrom. Un Nobel qui révolutionne l’entreprise, Revue Projet, avril-mai, pp. 39-43.
[3] Dans l’impossibilité de considérer l’ensemble des ethnies comme critère de répartition (il y’en a plus de 250), la région devient l’unité autour de laquelle se focalisera notre analyse. Le Cameroun compte 10 Régions qui peuvent être découpées en 4 grandes aires géographiques.
[4] En plus de la capacité de pourvoir aux emplois, il a été établi que la plupart des dirigeants d’entreprises publiques utilisent leur position en vue d’une mobilisation des ressources financières nécessaires au financement des activités politiques sur le terrain. Le volume du chiffre d’affaires se présente alors comme un proxy du pouvoir d’accéder et de mobiliser des ressources financières, puis de les redistribuer, dans un contexte où le clientélisme et le patrimonialisme sont légions.
[5] Les quatre pôles comprendraient : i) Grand-Nord (Extrême-Nord, Nord, Adamaoua) ; ii) Grand-Centre (Centre, Est, Sud) ; iii) Grand-Littoral (Littoral, Sud-Ouest) ; iv) Grand-Ouest (Ouest, Nord-Ouest).
[6] Ce résultat n’est pas surprenant quand on sait que la logique politique préside au choix des dirigeants et que le Secrétaire Général du RDPC, parti dominant au pouvoir, est de la région de l’Ouest.
[7] Des trois variables mobilisées, il ressort que la plupart des dirigeants (DG, DGA et PCA) n’ont pas de diplômes conformes avec les exigences du secteur d’activité de l’entreprise, ils ont un faible niveau d’expérience entrepreneuriale et ont peu de formation en management.
[8] Il faut y mettre tous types d’actions : clientélisme, trafic d’influence, exploitation de la proximité avec le pouvoir.