GOUVERNANCE DES ÉTABLISSEMENTS ET ENTREPRISES PUBLICS : ANALYSE

Partie 2 / 2 : Classement 2026 des entreprises publiques : quand la catégorie s’adosse enfin à la performance

Pr. Viviane ONDOUA BIWOLÉ  ·  Blog  ·  Août 2026

Après avoir dressé, dans un premier billet, l’état des lieux du classement des établissements publics, je poursuis l’exercice avec le second volet du même arrêté du 13 août 2026 : celui des entreprises publiques. Les deux catégories d’entités méritent d’être traitées séparément, car la loi les distingue soigneusement l’une de l’autre et parce que, on le verra, l’arrêté de 2026 ne les traite justement pas de la même manière. Comme pour les établissements publics, je salue la régularité de cette publication du ministère des Finances depuis 2020 (mai 2020, janvier 2023, août 2026) qui permet, six ans après la réforme de 2017, de vérifier si la promesse d’un classement incitatif à la performance a été tenue, cette fois pour nos entreprises publiques.

Un même arrêté, deux univers distincts

Les entreprises publiques ne sont pas des établissements publics : ce sont des sociétés à capital public, opérant le plus souvent dans des secteurs stratégiques ou concurrentiels — télécommunications, énergie, hydrocarbures, transport aérien et portuaire, agro-industrie, mines. Le socle juridique demeure cependant commun aux deux catégories : les décrets n° 2019/320, 2019/321 et 2019/322, relatifs aux rémunérations et aux catégories des établissements et entreprises publics, s’appliquent aux deux univers sans modifier les durées de mandat fixées par la loi de 2017 : six ans cumulés pour les présidents de conseil d’administration, neuf ans pour les directeurs généraux et leurs adjoints. Le principe incitatif est également identique : la rémunération des dirigeants sociaux est indexée sur la catégorie de leur entreprise, de sorte que le classement devrait, en théorie, fonctionner comme un aiguillon de performance conforme aux lignes directrices de l’OCDE de 2024 sur la gouvernance des entreprises publiques. C’est sur la manière de vérifier cette théorie que les deux exercices, comme on va le voir, commencent à diverger.

2026 : le second volet du même arrêté

Une méthode, une différence de taille : la performance entre enfin en jeu

J’ai retenu la même méthode diachronique que pour les établissements publics, en rapprochant les trois arrêtés disponibles : celui du 4 mai 2020, celui du 3 janvier 2023, et celui du 13 août 2026. Le périmètre de référence retient les 30 entreprises classées dans une catégorie, de la 1re à la 5e, aux deux extrémités de la période. Deux entreprises présentes en 2020 comme en 2026 en sont écartées : le Crédit Foncier du Cameroun (CFC) et la Société de Recouvrement des Créances (SRC), que l’arrêté de 2026 sort du barème catégoriel pour les soumettre au régime de rémunération du secteur bancaire, en application de son article 3. Une différence méthodologique mérite ici d’être soulignée, car elle change la portée de l’exercice : contrairement à la classification des établissements publics, de nature purement administrative, celle des entreprises publiques en 2026 se veut explicitement adossée à la performance des exercices 2022 à 2024. Les mouvements observés ne sont donc plus seulement un indice de taille ou de budget ; ils s’interprètent aussi, en principe, comme un signal de résultats, ce qui ne dispense pas, on le verra en conclusion, d’un croisement avec les données économiques disponibles.

Une classification enfin adossée à la performance : les exercices 2022-2024 en toile de fond

Le verdict d’ensemble : une inertie légèrement moins marquée

Le tableau ci-dessous résume la répartition des entreprises par catégorie à chacun des trois arrêtés, hors entrées, sorties et régime bancaire.

Répartition des entreprises par catégorie à chaque arrêté

Catégorie202020232026
1re catégorie547
2e catégorie141
3e catégorie857
4e catégorie553
5e catégorie161816
Total classé353634

Il en ressort que la plupart des entreprises sont restées stables : 24 sur 30, soit 80 % d’inertie ; 3 ont progressé (10 %) et 3 ont régressé (10 %). Ce taux, très légèrement inférieur aux 82 % observés pour les établissements publics, confirme que la logique d’incitation continue de se heurter, ici aussi, à la résistance structurelle bien documentée par la sociologie des organisations — cette tension entre la règle formelle et les stratégies d’acteurs qu’analysaient déjà Michel Crozier et Erhard Friedberg. Mais le mouvement, quoique limité, y est mieux réparti dans le temps et davantage porté par des trajectoires individuelles marquantes, comme on va le voir.

80 % d’inertie : une réforme qui bute, ici aussi, sur la résistance structurelle

Deux temps, une trajectoire moins linéaire

Entre 2020 et 2023, la période est dominée par les reculs : six entreprises perdent un rang (ALUCAM, CAMAIR-Co, CICAM, CFC, CNIC et Pamol Plantations) pour seulement trois montées, dont le bond spectaculaire de la SONATREL (+3) et les gains d’un rang du Port Autonome de Douala et d’EDC.

Zoom sur le bond le plus spectaculaire Société Nationale de Transport d’Électricité (SONATREL) Mission : transport de l’électricité à haute tension sur le réseau interconnecté national. Trajectoire : 5ᵉ catégorie (2020) → 2ᵉ catégorie (2023) → 2ᵉ catégorie (2026). Gain net : +3 rangs, entièrement acquis dès 2023 — le bond le plus spectaculaire de tout le classement des entreprises publiques. Ce qui la distingue : contrairement au Port Autonome de Douala, sa progression s’est jouée en une seule fois, dès la première période, puis s’est maintenue sans mouvement supplémentaire jusqu’en 2026. Un bond de cette ampleur, obtenu en une seule fenêtre, appelle la même prudence méthodologique que les autres mouvements : il mérite d’être recoupé avec les données financières 2022-2024 avant d’être lu comme un signal de performance durable.

2020–2023 : la période des reculades

Entre 2023 et 2026, la tendance s’inverse largement, sans se retourner complètement. ALUCAM et CAMAIR-Co retrouvent leur rang de 2020, tandis que le Port Autonome de Douala gagne une place supplémentaire et atteint, cette fois, la 1re catégorie. Un seul recul vient nuancer ce tableau par ailleurs très positif : celui de la Cameroon Development Corporation (CDC), stable en 2023 mais rétrogradée en 2026. Contrairement aux établissements publics, dont la seconde période n’enregistrait plus aucun recul, l’univers des entreprises publiques garde donc, jusqu’au bout, une trajectoire moins linéaire. La mobilité descendante s’est néanmoins bien concentrée avant 2023, et la mobilité ascendante après ; le classement de 2026 traduit ainsi surtout des redressements et des retours à la normale.

2023–2026 : des redressements, à une exception près — la CDC

Les champions : un sommet qui s’élargit

Contrairement au mouvement des établissements publics, où le sommet restait figé sur toute la période, la 1re catégorie des entreprises publiques s’étoffe nettement en 2026 : de cinq entreprises en 2020, puis quatre en 2023, elle passe à sept, soit 23,3 % des trente entreprises du périmètre. Trois dynamiques s’y conjuguent. D’abord, la création d’une entreprise directement classée au sommet : la Société Camerounaise d’Électricité (SOCADEL). Ensuite, l’ascension du Port Autonome de Douala, qui réalise la meilleure performance de ce classement en progressant lors des deux périodes successives :3e catégorie en 2020, 2e en 2023, 1re en 2026. Enfin, le retour d’ALUCAM à la 1re catégorie après son passage temporaire en 2e. Les quatre autres champions (CAMTEL, SODECOTON, SONARA et SNH) conservent, quant à eux, leur rang de tête sans discontinuer depuis 2020.

Zoom sur la progression la plus régulière Port Autonome de Douala (PAD) Mission : gestion et exploitation du port autonome de Douala, principale porte d’entrée maritime du Cameroun. Trajectoire : 3ᵉ catégorie (2020) → 2ᵉ catégorie (2023) → 1ʳᵉ catégorie (2026). Gain net : +2 rangs, obtenus progressivement sur les deux périodes successives — la seule entreprise du classement à progresser à chaque arrêté. Ce qui la distingue : une ascension continue plutôt qu’un bond ponctuel, ce qui en fait, sur l’ensemble de la période, la meilleure performance de ce classement. Contrairement à la SONATREL, dont le gain est acquis d’un seul coup, le PAD illustre une trajectoire de progression soutenue dans la durée — le profil que la classification 2026, adossée à la performance, entend précisément distinguer.

Le sommet s’élargit : cinq entreprises en 2020, sept en 2026

La volatilité que les extrémités ne montrent pas

Comme pour les établissements publics, la comparaison à trois points de mesure révèle une volatilité que la seule photographie des extrémités aurait masquée. ALUCAM et CAMAIR-Co apparaîtraient toutes deux comme stables si l’on comparait uniquement 2020 et 2026 :la première en 1re catégorie, la seconde en 3e. Mais l’arrêté intermédiaire de 2023 montre qu’il n’en est rien : chacune a été rétrogradée d’un rang, ALUCAM sortant temporairement de la 1re catégorie, avant que les deux entreprises ne retrouvent leur rang d’origine en 2026. Ce signal de fluctuation, tout comme celui observé chez les établissements publics, invite à surveiller les critères qui ont motivé ce déclassement passager plutôt qu’à s’en satisfaire une fois le retour à la normale constaté.

ALUCAM et CAMAIR-Co : une évolution en dents de scie

Trois signaux à surveiller, un calendrier différent

Trois entreprises reculent sur l’ensemble de la période, mais selon un calendrier moins homogène que chez les établissements publics. Le Chantier naval et industriel du Cameroun (CNIC) et Pamol Plantations ont tous deux perdu un rang dès 2023 (de la 4e à la 5e catégorie) sans plus progresser depuis. La Cameroon Development Corporation (CDC), à l’inverse, restait stable en 2e catégorie en 2023 avant de reculer en 2026 vers la 3e. Ce recul récent mérite une attention particulière : il s’agit de la seule régression de toute la seconde période, dans un panorama par ailleurs porté par les redressements, et il concerne une entreprise agro-industrielle dont la mission touche directement l’emploi rural. Comme pour les établissements publics, je me garderai de toute interprétation hâtive à partir du seul mouvement de catégorie et recommande, ici encore, un croisement systématique avec les données financières et d’activité de la structure.

CNIC, Pamol, CDC : trois reculs, un calendrier différent

Une réforme de périmètre : entrées, sorties, nouveau régime

Au-delà des mouvements de catégorie, l’arrêté de 2026 redessine une partie du périmètre lui-même. Trois entreprises sortent du classement, quatre y font leur entrée, et deux basculent vers un régime de rémunération distinct.

Flux 2026 : entrées, sorties et régime bancaire

FluxEntreprises concernées et calendrier
Sorties en 2026CAMTAINER (Transport et Transit), déjà absente en 2023 ; CICAM (Cotonnière Industrielle : 3e en 2020, 4e en 2023) et ALUBASSA (Aluminium de Bassa, 5e), classées jusqu’en 2023 puis sorties du barème en 2026.
Entrées en 2026LANAVET (Laboratoire Vétérinaire) et SONAMINES (Société Nationale des Mines) : nouvelles en 2023 (5e), maintenues en 2026. SOCADEL (Société Camerounaise d’Électricité) et CNCC (Conseil National des Chargeurs) : nouvelles en 2026.
Régime bancaireCFC (Crédit Foncier) et SRC (Recouvrement des Créances) : retirées du barème catégoriel en 2026 et soumises au régime de rémunération du secteur bancaire (article 3).

Le basculement du Crédit Foncier (CFC) et de la Société de Recouvrement des Créances (SRC) vers le régime de rémunération du secteur bancaire (aligné sur la réglementation communautaire applicable aux établissements financiers) est la principale innovation de cet arrêté. Ces deux entités ne sont donc plus directement comparables aux autres sur l’échelle des cinq catégories, ce qui justifie leur exclusion du périmètre d’analyse retenu plus haut.

CFC et SRC : quand la catégorie administrative cède la place au régime bancaire

Ce que la performance peut, et ne peut pas encore, démontrer

Le fait que l’arrêté de 2026 revendique un adossement à la performance des exercices 2022 à 2024 constitue, en soi, un progrès par rapport à une classification purement administrative : c’est exactement ce que la théorie de l’incitation par la rémunération, et les lignes directrices de l’OCDE, appellent de leurs vœux. Mais cette revendication ne dispense pas d’un examen plus approfondi. Nous ne disposons pas, à ce stade, du détail des indicateurs retenus, de leur méthode de calcul, ni de la nature de l’audit (le cas échéant) qui les a validés. Une classification « adossée à la performance » n’est pas encore une classification transparente sur ses critères. C’est précisément cet examen que j’annonce pour une prochaine publication, qui confrontera, pour les entreprises comme pour les établissements publics, le mouvement de catégorie aux indicateurs économiques et financiers réellement disponibles.

Adossée à la performance ne signifie pas encore transparente sur ses critères

En guise de bilan provisoire

Le classement 2026 des entreprises publiques confirme, comme celui des établissements publics, une forte inertie (80 % de stabilité sur six ans) et un calendrier en deux temps, avec des reculs concentrés avant 2023 et des redressements après. Mais deux traits distinguent nettement les deux exercices. D’une part, le sommet s’élargit ici plutôt qu’il ne se fige : la 1re catégorie passe de cinq à sept entreprises, quand celle des établissements publics restait hermétique sur toute la période. D’autre part, le classement des entreprises publiques se veut explicitement arrimé à la performance récente, ce qui en change la portée symbolique sans en garantir, à ce stade, la pleine transparence méthodologique.

Comme pour le premier volet de cette analyse, je me suis volontairement limitée à l’état des lieux. Le jugement (sur la pertinence des critères de performance retenus, sur la cohérence entre les deux exercices de classement, et sur ce que ces mouvements signifient réellement pour la gestion de nos entreprises publiques) fera l’objet d’une prochaine publication, où les deux panels, établissements et entreprises, seront enfin confrontés aux résultats économiques qu’ils sont censés refléter.

Pr. Viviane ONDOUA BIWOLÉ, professeure titulaire des universités, experte en gouvernance et management public.

ANNEXE

Classification des entreprises publiques du Cameroun — 2026

La liste ci-dessous reproduit la classification des entreprises publiques telle qu’établie par l’arrêté du 13 août 2026, signé par le Ministre des Finances de la République du Cameroun. Elle est présentée par ordre de catégorie décroissante — de la 1re, la plus élevée, à la 5e. Le Crédit Foncier du Cameroun (CFC) et la Société de Recouvrement des Créances (SRC), désormais rattachés au régime de rémunération du secteur bancaire, n’y figurent pas.

Première catégorie (7 entreprises)

  • Cameroon Telecommunications (CAMTEL)
  • Compagnie Camerounaise de l’Aluminium (ALUCAM)
  • Société Camerounaise d’Électricité (SOCADEL)
  • Port Autonome de Douala (PAD)
  • Société de Développement du Coton du Cameroun (SODECOTON)
  • Société Nationale de Raffinage (SONARA)
  • Société Nationale des Hydrocarbures (SNH)

Deuxième catégorie (1 entreprise)

  • Société Nationale de Transport d’Électricité (SONATREL)

Troisième catégorie (7 entreprises)

  • Cameroon Airlines Corporation (CAMAIR-Co)
  • Cameroon Development Corporation (CDC)
  • Cameroon Water Utilities Corporation (CAMWATER)
  • Electricity Development Corporation (EDC)
  • Les Aéroports du Cameroun (ADC)
  • Port Autonome de Kribi (PAK)
  • Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers (SCDP)

Quatrième catégorie (3 entreprises)

  • Conseil National des Chargeurs du Cameroun (CNCC)
  • Laboratoire National du Génie Civil (LABOGENIE)
  • Société de Presse et d’Éditions du Cameroun (SOPECAM)

Cinquième catégorie (16 entreprises)

  • Agence Nationale d’Appui au Développement Forestier (ANAFOR)
  • Cameroon Postal Services (CAMPOST)
  • Chantier Naval et Industriel du Cameroun (CNIC)
  • Cameroun Public-Expansion (CPE)
  • Laboratoire National Vétérinaire (LANAVET)
  • Mekin Hydroelectric Development Corporation (HYDRO-MEKIN)
  • Mission de Développement de la Pêche Artisanale et Maritime (MIDEPECAM)
  • Mission d’Aménagement des Terrains Urbains et Ruraux (MAETUR)
  • Mission d’Aménagement et de Gestion des Zones Industrielles (MAGZI)
  • Pamol Plantations Plc (PPPlc)
  • Parc National de Matériel de Génie Civil (MATGENIE)
  • Société de Développement et d’Exploitation des Productions Animales (SODEPA)
  • Société d’Exploitation et d’Expansion du Riz de Yagoua (SEMRY)
  • Société Immobilière du Cameroun (SIC)
  • Société Nationale des Mines (SONAMINES)
  • Société Nationale d’Investissement (SNI)
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