BE PRESENT ! LA CRISE ANGLOPHONE : LE DIALOGUE SUR QUOI AVEC QUI ET COMMENT ?

La mort des civils compatriotes, des gendarmes, l’explosion des bombes artisanales, c’est déjà trop ! D’une logique corporatiste à une revendication politique et aujourd’hui à une révolte armée ? Nous assistons sans doute à l’expression d’une radicalisation brutale. C’est inacceptable. Le tout n’est pas de le dire encore faut-il faire des propositions de sorties de crise. Ma posture ici n’est pas la recherche des coupables. Je n’ai pas pour ambition de distribuer les bons points à certains et les mauvais points à d’autres. Je n’ai ni la compétence pour le faire ni la légitimité. Mon objectif est de proposer « très modestement » des pistes de dialogue souhaité de tous. Mon analyse part d’une hypothèse : au regard des actes répréhensibles perpétrés, il n’est plus possible d’avoir un interlocuteur à visage découvert se revendiquant leader de la zone anglophone (au risque d’hériter du triste bilan de la crise actuelle). Il n y a donc plus d’interlocuteurs à opposer au Gouvernement. D’un côté les actions anonymes et voilées restent alors la voie royale et de l’autre, « la chasse » est engagée. Dans ce cas, il est difficile d’envisager une sortie de crise sans baigner dans le sang. C’est inadmissible !

C’est la troisième fois que je me prononce sur la question de la crise anglophone. La première fois j’ai fait un post sur ma page Facebook où j’indiquais l’exigence d’un new deal imposé par la crise anglophone actuelle qui est une crise sociale et politique de grande ampleur qui questionne les fondamentaux de notre projet de société. Dans ce post, je relevais la nécessité de réaliser une étude diagnostique sérieuse aux fins de refonder notre contrat social. Ma deuxième prise de parole sur la question fut à l’mission de « dimanche midi » du poste national de la CRTV du 29 octobre 2017. A la question de savoir si la décentralisation peut être une solution à la crise anglophone, ma réponse était NON. A mon avis, il faut appréhender la préoccupation à trois niveaux : un niveau technique qui concerne les populations dont les revendications rencontrent leurs problèmes quotidiens (manque d’eau, d’électricité, de routes viables, qualité de l’éducation, entre autres). Pour elles, la décentralisation permettrait de décrisper la situation. Le deuxième niveau est idéologique et concerne la forme de l’Etat. Plus spécifiquement il s’agit de répondre à la demande explicite des ressortissants de la zone anglophone de la reconnaissance de leurs spécificités linguistiques, historiques et communautaires. Le troisième niveau est politique et concerne l’accès au pouvoir et la répartition équitable des richesses du pays.

Le présent post vise à prolonger cette réflexion et à répondre à la question récurrente des journalistes et des protagonistes à savoir ; « tout le monde invite au dialogue, on va dialoguer sur quels sujets et comment ? ». Les réflexions de Manga et Mbassi (2017) intitulée : « de la fin des manifestations à la faim de manifester : revendications publiques, rémanence autoritaire et procès de la démocratie au Cameroun » et de Minkanda (2007) paru dans le journal le messager du jeudi 08 novembre 2017 indiquent déjà quelques pistes de réponses sur la nécessité de revisiter notre projet de société.

La vision du Cameroun à l’horizon 2035 mérite alors d’être questionnée à l’épreuve des évènements en cours. Cette vision et surtout son opérationnalisation est mise à rude épreuve par divers évènements : la faible efficacité dans la mise en œuvre des politiques publiques qui a imposé l’élaboration des plans d’urgence péniblement mis en œuvre; la crise sous régionale induite par la baisse des cours des matières premières et les problèmes de gouvernance qui ont induit un programme d’ajustement avec le FMI, les crises sécuritaires extérieures et intérieures sans oublier l’accentuation de la pauvreté. Plus spécifiquement, la crise anglophone et les crises plus silencieuses mais non moins dévastatrices des autres régions invitent à identifier sans être exhaustif des sujets qui pourraient être retenus dans le dialogue souhaité par tous. Pour aborder ce sujet je retiendrai mes trois niveaux d’intervention :

  1. Au niveau technique plus près des populations qui exigent une amélioration de leurs conditions de vie : accélérer le processus de décentralisation tenant compte des exigences d’efficacité qu’il requiert. Le dialogue ici concernerait toutes les parties prenantes à l’effet de mettre en œuvre des actions suivant des priorités établies, sur la base d’un calendrier consensuellement validé et d’un tableau de bord avec des repères à respecter. Il s’agit alors de créer des régions, procéder aux transferts des ressources (humaines, matérielles et financière) conséquentes et assurer une meilleure équité dans la répartition des projets entre toutes les communes.
  2. Au plan idéologique : il convient de discuter de la spécificité ou non des zones anglophones. Il s’agit alors de savoir quelle est l’option politique retenue : les zones anglophones sont-elles des communautés spécifiques qui méritent des actions «de discriminations positives » ? Si l’option de la décentralisation est retenue et non du fédéralisme comme souhaité par certains, il convient alors de dialoguer sur les considérations à réserver aux zones anglophones. Il semble difficile de faire fi de leurs spécificités. Je m’oppose aux propositions qui tendent à dire que reconnaitre les spécificités anglophones c’est renier l’identité camerounaises ; la diversité ne menace pas l’unité. Les mesures récemment prises concernant les différents secteurs (éducation, justice) me confortent dans cette option. Cette spécificité doit être reconnue au plan juridique (reconnaissance des communautés anglophones spécifiques) et politique (options de gestion de ces spécificités). Cette préoccupation exige de dialoguer avec les autorités politiques, traditionnelles, religieuses et corporatistes. Les chercheurs doivent être mis à contribution et les mécanismes de collecte des avis seront choisis selon la durée de l’exercice, les ressources financières à mobiliser et l’efficacité recherchée. Une commission émanent du parlement serait alors plus légitime pour mener cette action qu’une personne nommée, un parti politique ou une association de la société civile.
  3. Au plan politique, le dialogue pourrait concerner trois principales matières. D’abord la qualité du processus électoral qui balise les critères d’accès au pouvoir (les partis politiques insistent sur ce point depuis des années). Il s’agit également de s’entendre sur les modes d’expression des libertés. Le régime des autorisations appliquées selon les dispositions juridiques accordent une place importante à l’appréciation de l‘autorité administrative du risque potentiel d’une manifestation. Dans bien des cas, elle est accusée d’impartialité et de bras séculier pour empêcher l’expression des libertés. A tort ou à raison, les partis politiques et les acteurs de la société civile renient aux gouvernants la sincérité de leurs décisions. L’on observe alors une défiance de l’autorité à travers la violation des interdictions de manifester, à travers le refus d’exécuter les ordres des ministres sectoriels et plus grave l’atteinte aux symboles de l’Etat. Ensuite, il convient de discuter des règles de répartition des richesses et du pouvoir avec un accent sur la nécessité d’apporter la preuve de l’équité dans cette action. Il s‘agira alors ici d’évaluer les principaux outils de gouvernance qui contribuent à la sélection des acteurs dans diverses instances et de péréquation dans la répartition des richesses tenant compte d’un aménagement équitable du territoire camerounais. Enfin, la préoccupation politique interpelle la qualité et la diligence de la justice avec un accent particulier sur la nécessité d’être tous égaux devant la loi. Cette question interpelle des institutions judiciaires.

Il me semble alors que les objets de dialogue sont tous stratégiques et ne peuvent se satisfaire uniquement des solutions de court terme. En effet il s’agit de donner un contenu à notre vision d’être à l’horizon 2035 un pays émergent (production des richesses et équité dans la répartition de ces richesses), démocratique (Etat décentralisé, qualité du processus électoral et modalités d’expressions des libertés) et uni dans sa diversité (considérations spécifiques de certaines zones ou communautés ? mise en place des activités de veille à travers le conseil économique et social ? Cette diversité mérite d’être étudiée et adressée, il s’agit d’un construit auquel il faut donner une visibilité claire. La crise anglophone mérite d’être analysée dans une posture systémique interpellant des considérations diverses (historique, sociale, politique, managériale, anthropologique etc…). Les seules considérations politiques et militaires semblent limitées.

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