Impacts socio-économiques du COVID-19 : évaluation et recommandations de l’Union Africaine.

Nous avons le droit de savoir, le verdict issu de l’analyse des effets du Covid-19 sur l’Afrique est sans appel ! Les perspectives de sortie de crise appellent à un sursaut d’orgueil pour ne pas dire plus, en réalité nous devons tous anticiper et agir. Cette fois, pays pauvres et pays riches doivent mener des actions concertées et convergentes ! En effet l’Union Africaine, à travers sa production rendue publique sur « Impact of the coronavirus (Covid-19) on the african economy » révèle les deux scénarii des impacts socio-économiques issus de la pandémie de Covid-19. Ils dépendent de la durée de la pandémie selon qu’elle est maîtrisée en Chine en mars (soit trois mois de crise) ou en avril (soit 4 mois de crise). Quel que soit le scénario retenu, la croissance sera négative. Les conséquences sur l’emploi, la fiscalité, les exportations/importations, sur le système de santé sont désastreuses. Cette crise affectera négativement toutes les économies dans le monde. L’Union Africaine focalise son analyse sur les impacts dans les pays africains, connectés aux autres pays par des transactions, économiques, sanitaires, sécuritaires, sociales et diplomatiques.

Le rapport rappelle que ce phénomène apparaît dans un contexte déjà fragilisé par d’autres paramètres : le déficit de la balance commerciale qui ne cesse de se creuser, la baisse du baril du pétrole (de 67 dollars à moins de 30 dollars), la baisse du cours des matières non pétrolières (gaz, métal, aluminium, cacao), le contexte sécuritaire fragile dans plusieurs pays d’Afrique Centrale et d’Afrique de l’Ouest, la baisse conséquentes des taxes douanières. Le Covid-19 qui est une crise supplémentaire (43 pays sur les 55 sont déjà affectés en avril 2020) alourdit la facture pour les pays africains dont le système de santé est par ailleurs très fragile. Au regard de ce contexte, l’Union Africaine présente deux scénarii.

Scénario 1 : la crise dure 3 mois en Chine (15 décembre- 15 mars), 4 mois en Europe (Février- mai), aux USA (mars- juin) et, elle durera 5 mois en Afrique (mars- juillet).

Scénario 2 : la crise dure 4 mois en Chine (15 décembre- 15 avril), 6 mois en Europe et aux USA (Février- juin) et 8 mois en Afrique (mars-août).

 Quelle que soit l’option retenue, l’impact socio-économique de la pandémie du Covid-19 influencera négativement la croissance économique de l’Afrique en 2020. Elle connaîtra une récession.  Certains secteurs plus que d’autres seront sévèrement touchés. Le présent document est une synthèse du rapport de l’Union africaine à laquelle nous ajoutons des analyses personnelles. Il est successivement rappelé l’impact du Covid 19 sur la croissance économique, les principaux secteurs touchés avant de conclure sur des perspectives.

  1. Impact du Covid-19 sur l’économie

Deux points sont abordés : l’impact sur le taux de croissance et sur les exportations.

Quel que soit le scénario retenu, la croissance sera négative respectivement -0,8% et -1,1% pour les scénarii 1 et 2. Les marchés financiers sont également en baisse d’activité. Le secteur bancaire est également concerné et subit durement les effets de cette pandémie. Le Covid-19 affecte les recettes douanières et fiscales des pays africains de manière brutale (20 à 30% de pertes) alors que les prix des aliments de première nécessité importés connaissent une hausse.

La fermeture des frontières a un impact immédiat sur le secteur des exportations. La perte des devises est alors envisageable avec une baisse considérable des recettes alimentant les budgets des pays. En effet, les principaux partenaires d’affaires de l’Afrique sont respectivement l’Union Européenne, la Chine, et les USA par ailleurs durement frappés par la pandémie. Dans le cas du premier scénario, les pertes seront enregistrées sur 5 mois et dans le deuxième sur 8 mois.

Cette situation justifie sans doute les appels de plus en plus incessants à l’endettement et pour certains à l’annulation de la dette des pays en développement. Si ces options sont inévitables, il est à craindre que la concurrence autour des ressources d’endettement et la capacité d’endettement de certains pays (à faibles revenus) et pourtant plus nécessiteux, pourrait accroître davantage les inégalités. La pandémie du Covid-19 demande plus de solidarité et éventuellement moins de rigueur pour des critères classiques et rigoureux appliqués pour l’endettement. Il apparaît alors urgent que l’endettement ait un visage  humain  et que la crise sanitaire soit l’occasion de mettre l’humain au cœur des principales transactions. En retour, elle exige plus de performance et de pertinence dans les mécanismes de gouvernance internes des pays dont les déviances ont un effet d’aggravation dans la situation actuelle.

2.  Secteurs d’activités prioritairement touchés

 Le secteur prioritairement touché est le secteur de l’aviation et de l’industrie de transport. Le système de santé, la sécurité et l’emploi subissent aussi les effets de la pandémie du Covid-19.

  • Secteur de l’aviation et de l’industrie de transport

L’une des mesures phares visant à contenir la pandémie est la fermeture des frontières. Cette décision a un impact direct sur le secteur de l’aviation et de l’industrie du transport. Projetées à 872 milliards de dollars en 2020, les recettes seront seulement de 113 milliards de dollars selon les projections de l’International Air transport Association IATA (mars 2020). Il est prévu une perte de 25 millions d’emplois formels dans ce secteur pour les pays développés. Les activités liées (hôtellerie, restauration, transports connexes) connaîtront une baisse de 20 à 30%. C’est dans ce secteur que l’emploi sera le plus touché. En Afrique, les compagnies qui connaîtront des difficultés sont entre autres, Ethiopian airlines, Egyptain, Kenya airways, South African Airways.

Au Cameroun, le Directeur Général de la compagnie aérienne Camair-Co dans une correspondance adressée au ministre des Transports, sa tutelle et par ailleurs Président du Conseil d’Administration, annonçait l’arrêt des vols du fait du Covid-19 et la mise en congé (chômage technique ?) de tout son personnel. D’autres secteurs de l’aviation seront inévitablement concernés (les ADC, l’Autorité aéronautique, l’Ascena et tous les métiers connexes à l’aviation). Il s’agit là des emplois formels relevant du secteur public qui méritent d’être protégés.

Jusqu’à présent, le Gouvernement du Cameroun ne s’est pas encore prononcé sur des mesures spéciales à prendre dans ce secteur dont les employés se retrouveront de fait en situation d’arrêt de travail. La législation camerounaise  prévoit qu’en cas de force majeure (art 2 al 5 du Code du travail), à défaut de précisions spécifiques dans les conventions collectives, les conditions d’indemnisations sont déterminées par arrêté du ministre chargé du Travail, pris après avis de la Commission nationale consultative du travail (art 33 al. 3). La pandémie du Covid-19 peut être gérée dans cette rubrique.

  • Impacts dans les autres secteurs sociaux

Il s’agit principalement de l’emploi, du système de santé et de la sécurité.

Le secteur de l’emploi est sans doute celui qui connaîtra le premier choc du fait de la fermeture des frontières. Toutes les entreprises connectées au secteur de transport (aérien, maritime et terrestre), toutes les compagnies de gestion des ports et des aéroports ou des agences de transport terrestre seront confrontées à la dure réalité du chômage. Dans ces conditions, des dispositions spéciales doivent être prises pour conserver ces emplois formels. Ce d’autant que l’économie des pays africains est essentiellement informelle (représente 30 à 90% des emplois). Cette économie informelle est composée d’emplois précaires dont plusieurs vont disparaître avec cette pandémie. Le taux de chômage va exploser dans certains secteurs. Ce sera l’une des préoccupations majeures des Etats et sans doute l’une des sources de conflits sociaux.

Le rapport de l’Union Africaine suggère aux États de tout faire pour préserver les emplois formels des secteurs touchés par le Covid-19 et de prendre des mesures pour protéger les emplois dans des secteurs sensibles comme l’agriculture et les services (bars, restaurants, petits commerces). Dans certains pays, une allocation mensuelle (en espèces ou en nature) est servie aux populations nécessiteuses (ciblées) pendant la période de confinement. Les associations du secteur informel en Afrique du Sud demandent au Gouvernement une allocation exceptionnelle aux employés de ce secteur qui ne pourront pas exercer pendant la période de confinement. Cet appui exceptionnel est combiné aux stratégies de luttes contre la pandémie pour éviter les crises sociales courantes en pareilles circonstances. Quoi qu’il en soit, les Etats doivent assurer au secteur formel et au secteur informel des mesures qui combinent à la fois des dispositions sanitaires et la protection minimale de l’emploi à travers des mécanismes d’appuis adéquats.

En ce qui concerne le système de santé,  il sera éprouvé pendant cette pandémie qui hérite d’un contexte dominé par d’autres maladies comme le paludisme, la tuberculose, le HIV. Ces maladies occasionnent déjà une mortalité et morbidité importantes. Le Covid-19 du fait de son urgence va entraîner une faible prise en compte d’autres maladies et accroître la vulnérabilité du système de santé des pays africains. Lors de la crise d’Ebola en Guinée par exemple, les consultations ont baissé de 58%, les hospitalisations de 54% et les vaccinations de 30%. 74 000 patients malades de paludisme n’ont pas pu être pris en charge dans les formations sanitaires formelles. En Afrique, Landry, Ameenah Gurib-Fakim (2020) estime à 10, 6 milliards de dollars le montant nécessaire pour faire face à la pandémie. La crise sanitaire pourra être aggravée par le faible approvisionnement en médicaments. Les pays africains s’approvisionnent prioritairement en Chine et en Inde. Cette pandémie révèle l’urgence pour les africains de développer une industrie pharmaceutique locale pour limiter cette dépendance.

Au plan sécuritaire, les pays confrontés aux crises politiques et au terrorisme ayant entraîné un déplacement massif des populations seront plus fragilisés par la pandémie du Covid-19. Il s’agit des populations qui ont besoin d’une assistance humanitaire en plus de la protection contre le Covid-19. L’on se souvient de l’attaque de Boko Haram qui a occasionné la mort de 92 soldats tchadiens le 25 mars dernier. Cette attaque intervient alors que le pays est concentré sur la crise sanitaire. Dans le contexte des pays en crise, l’enjeu est de pouvoir acheminer l’aide aux populations locales déplacées.

Le contexte actuel des pays et les conséquences de la pandémie du Covid-19 vont inévitablement entraîner des crises sociales. Toutefois, l’urgence de la crise sanitaire peut faire oublier d’autres griefs politiques (gilets jaunes en France ; crise pot électorale au Cameroun et éventuellement cessez le feu dans la zone du NOSO au Cameroun). Les pays qui connaissent une crise de confiance aiguë entre gouvernants et gouvernés ou des fractures sociales importantes pourraient avoir des difficultés à fédérer les efforts, ce qui est inquiétant. Souvenons-nous des 8 personnels soignants qui ont été tués lors de la crise d’Ebola en RDC et la semaine dernière, l’armée kényane a été obligée d’utiliser le gaz lacrymogène pour disperser les foules qui tenaient à organiser une rencontre religieuse. Les Etats doivent donc disposer d’outils de communication et de sécurité visant à garantir la paix pendant cette période. Un savant dosage de répression et de sensibilisation est nécessaire. Le choix des personnes crédibles et légitimes pour s’adresser aux populations est un enjeu important. La réussite de la riposte au Covid-19 est plus sociale que sanitaire. Vous aurez compris ma posture, les solutions les plus importantes résident dans les outils de gestion et principalement dans la capacité des Etats à assumer un leadership adéquat.

3.   Conclusion et perspectives

Face à ces impacts socio-économiques et dans une logique d’anticipation, certains pays africains et institutions sous régionales ont annoncé des mesures d’ajustement. Il s’agit pour les institutions :

  • du bureau de l’assemblée de l’Union Africaine (création d’un fonds de lutte contre le Covid-19 à hauteur de 12,5 milliards de dollars, encourager les pays partenaires à ouvrir des corridors de transactions notamment en ce qui concerne le secteur pharmaceutique, invite des institutions financières internationales à utiliser tous leurs mécanismes pour faciliter l’accès des pays africains aux financements, à l’allègement voire report de leurs dettes ; encourager les pays du G20 à équiper les pays africains de dispositifs de lutte contre le Covid-19 notamment les kits de tests , les respirateurs, entre autres) ;
  • de la conférence des ministres des finances des pays africains : sollicite 100 milliards de dollars pour faire face à la pandémie en Afrique ;
  • de la BAD, l’African Export-Import Bank (Afreximbank), la BCDEA et la CEMAC ont également envisagé des mesures spécifiques.

Pour faire face à la pandémie, plusieurs mesures de nature économique/financière ont été prises par les pays allant du support financier direct à l’économie, à la baisse des taxes et garanties ou au report de certaines charges sociales et fiscales des entreprises. Ces mesures sont adaptées à la stratégie de riposte retenue : création d’un fonds de solidarité (Cameroun, Guinée Equatoriale, Ghana, Niger), baisse des intérêts des prêts ou des taxes diverses (l’Algérie, la Côte d’Ivoire, Ethiopie, Namibie, Kenya, Nigéria, Madagascar, Mauritanie, Maroc, Rwanda, Seychelles, Sierra Leone, Afrique du Sud, Tunisie, Ouganda et Zambie).

Il apparaît que si les pays africains sont moins touchés actuellement par la pandémie du Covid-19, leur dépendance vis-à-vis des économies européenne, chinoise et américaine et leur source prioritaire d’approvisionnement en médicaments en Chine et en Inde les fragilisent. Ils subissent donc de manière indirecte des effets socio-économiques de la pandémie du Covid-19. Celle-ci nous renseigne sur les secteurs qui connaîtront des difficultés et les chocs socio-économiques envisageables selon les deux scénarii identifiés. Quel que soit le scénario, les effets socio-économiques sont importants. Les priorités s’accroissent en se complexifiant. Les secteurs prioritaires sont : la santé, l’éducation, la sécurité (priorités classiques) à cela s’ajoutent l’emploi la nécessité de veiller à prévenir et gérer les crises sociales et les questions de gouvernance (efficience de la dépense publique, qualité des décisions, lutte contre la corruption, diligence dans l’exécution des projets). Cette pandémie et les urgences qu’elle entraîne exigeront que les Etats ralentissent pour les deux ans à venir l’élan de leurs projets infrastructurels, hélas ! Les préoccupations d’émergence céderont d’abord la place à la survie. Il faudra sans doute agir vite et bien, car la crise économique à juguler devra affronter la crise climatique en plus de la crise sanitaire et sécuritaire.

3 commentaires

  1. Vraiment Professeure, c’est un impératif pour nos états africains d’implémenter la rigueur et la rationalité dans le management des affaires publiques (rigueur dans les dépenses publiques, réduction véritable du train de vie. ..),d’appliquer les outils d’intelligence économique pour pouvoir tirer le positif de cette pandémie.

  2. Effectivement, on assiste à une transformation de la crise sanitaire en une crise économique majeure. la riposte qui s’est concentrée pour l’instant sur les aspects sanitaires devraient s’inscrire aujourd’hui dans le démarche globale de l’action publique ( sanitaire, économique, social).

  3. Je pense qu’il n’est pas encore question de survie. L’Afrique donc le Cameroun devrait saisir l’opportunité qu’est cette crise pour repenser son développement qui doit être plus introverti. La périphérie doit s’autocentrer si elle veut survivre. La situation actuelle n’est que le reflet de l’échec des politiques de ces dernières décennies

Laisser un commentaire